Commission Durry : le projet de réforme de l’enseignement en 1944

En 1944, alors que la France se prépare à sortir de l’Occupation, la reconstruction du pays ne concerne pas seulement les institutions politiques et l’économie. L’école apparaît également comme un chantier prioritaire. Plusieurs mouvements de la Résistance considèrent qu’une démocratie renouvelée doit reposer sur un enseignement plus juste, plus accessible et mieux adapté aux besoins de la population.
La commission présidée par l’historien Marcel Durry participe à cette réflexion. Son rapport propose une réforme générale de l’enseignement destinée à rompre avec les inégalités de l’ancien système et avec les orientations imposées pendant le régime de Vichy.
Le document défend une école publique capable de transmettre une culture commune, de reconnaître les aptitudes de chaque élève et d’ouvrir plus largement l’accès aux études secondaires.
Reconstruire l’école après la guerre
Le système scolaire français de la première moitié du XXe siècle est fortement divisé.
L’enseignement primaire accueille la majorité des enfants, tandis que l’accès au lycée et aux études longues reste largement réservé aux familles disposant des ressources nécessaires. Les parcours sont organisés dans des structures différentes qui communiquent peu entre elles.
Cette organisation contribue à reproduire les inégalités sociales. Les élèves ne suivent pas seulement des parcours différents en fonction de leurs résultats : leur origine familiale détermine souvent très tôt les études auxquelles ils peuvent prétendre.
La commission Durry souhaite remplacer cette logique par une école davantage unifiée. La formation initiale doit donner à tous les enfants des connaissances communes avant qu’une spécialisation progressive ne soit envisagée.
Une école ouverte à tous
Le projet repose sur un principe central : l’accès à l’enseignement ne doit pas dépendre de la fortune des familles.
Chaque enfant doit pouvoir poursuivre ses études selon ses capacités, son travail et ses aspirations. Les obstacles matériels ne doivent pas empêcher un élève de bénéficier d’une formation correspondant à ses aptitudes.
Cette ambition suppose notamment :
- un enseignement public accessible ;
- le développement des bourses ;
- une meilleure répartition des établissements ;
- un accompagnement des élèves issus des milieux modestes ;
- une orientation fondée sur les capacités réelles ;
- une continuité entre les différents niveaux scolaires.
L’égalité ne consiste pas à imposer exactement le même parcours à tous. Elle vise à garantir que chaque élève dispose des moyens nécessaires pour développer ses possibilités.
Mettre fin à une école organisée selon les classes sociales
L’un des objectifs les plus importants du rapport est de rapprocher des filières qui accueillaient jusque-là des populations différentes.
Le système ancien séparait notamment les élèves du primaire supérieur, des cours complémentaires, des lycées et des établissements professionnels. Ces parcours ne bénéficiaient ni du même prestige ni des mêmes possibilités de poursuite d’études.
La commission souhaite construire un enseignement secondaire moins dépendant de la position sociale des familles.
Une période commune doit permettre d’observer les aptitudes des élèves avant de les orienter. Les choix de parcours doivent intervenir progressivement et ne pas devenir des décisions irréversibles prises trop tôt.
Cette conception annonce les réflexions qui conduiront plus tard à l’allongement de la scolarité obligatoire et à la démocratisation de l’enseignement secondaire.
Alléger les programmes scolaires
Le rapport critique l’accumulation excessive de connaissances dans les programmes.
Des contenus trop nombreux obligent les enseignants à avancer rapidement et encouragent les élèves à mémoriser temporairement des informations en vue des examens. Cette organisation laisse peu de temps à la compréhension, à l’exercice et à la réflexion personnelle.
La commission recommande donc de privilégier les connaissances essentielles.
Les programmes doivent permettre :
- une maîtrise solide de la langue ;
- l’apprentissage du raisonnement ;
- une culture historique et scientifique ;
- le développement de l’esprit critique ;
- l’acquisition de méthodes de travail ;
- la compréhension plutôt que la simple récitation.
Alléger les programmes ne signifie pas réduire les exigences. Il s’agit de concentrer l’enseignement sur des savoirs réellement assimilés plutôt que de multiplier les chapitres rapidement parcourus.
Repenser les méthodes d’enseignement
La commission Durry ne remet pas seulement en question les contenus. Elle s’intéresse également à la manière d’enseigner.
Elle critique un enseignement trop souvent fondé sur la passivité des élèves, la répétition mécanique et la préparation aux examens. Elle propose de donner davantage de place à l’observation, à l’expérimentation et à la participation.
Les méthodes actives peuvent notamment prendre la forme de :
- travaux pratiques ;
- recherches documentaires ;
- observations ;
- discussions organisées ;
- exercices de raisonnement ;
- productions individuelles ou collectives ;
- activités permettant d’appliquer les connaissances.
Le professeur conserve une fonction centrale. Il organise les apprentissages, transmet les connaissances et guide les élèves. Les nouvelles méthodes ne doivent pas supprimer son autorité intellectuelle, mais rendre son enseignement plus efficace.
Une critique du bachotage
Le rapport dénonce l’importance excessive prise par les examens.
Lorsque toute la scolarité est organisée autour d’une épreuve finale, les élèves peuvent être conduits à apprendre des réponses attendues sans comprendre réellement les notions. Le diplôme devient alors plus important que les connaissances qu’il est censé garantir.
La commission souhaite que l’évaluation tienne davantage compte du travail réalisé dans la durée.
Les examens doivent vérifier :
- la compréhension ;
- la capacité à raisonner ;
- l’utilisation des connaissances ;
- la qualité de l’expression ;
- l’aptitude à résoudre un problème ;
- la progression de l’élève.
Cette critique du bachotage reste actuelle. Une évaluation utile ne doit pas seulement sélectionner les candidats. Elle doit aussi permettre d’identifier leurs acquis et leurs difficultés.
La place de la laïcité
La réforme de l’enseignement pensée en 1944 accorde une place importante à la laïcité.
Après les divisions politiques et idéologiques de la période de Vichy, l’école publique doit contribuer à reconstruire une culture démocratique commune. Elle doit accueillir les élèves sans distinction d’origine, de conviction ou de religion.
La laïcité protège à la fois la liberté de conscience et l’indépendance de l’enseignement.
L’école doit transmettre des connaissances fondées sur des méthodes rationnelles, permettre la confrontation des idées et former des citoyens capables de participer à la vie publique.
Cette mission ne consiste pas à imposer une opinion officielle. Elle doit donner aux élèves les moyens intellectuels nécessaires pour examiner les informations, comprendre les institutions et construire leur propre jugement.
Mieux former les enseignants
Une transformation profonde de l’école exige également une amélioration de la formation des professeurs.
Les enseignants doivent maîtriser leur discipline, mais aussi comprendre les mécanismes d’apprentissage et les difficultés rencontrées par les élèves.
Leur formation devrait associer :
- connaissances disciplinaires ;
- préparation pédagogique ;
- expérience pratique ;
- observation de classes ;
- accompagnement par des enseignants expérimentés ;
- formation continue.
La qualité du système éducatif dépend directement des conditions dans lesquelles les professeurs sont recrutés, formés et soutenus.
Une réforme ne peut produire de résultats durables lorsqu’elle ajoute de nouvelles missions sans donner aux personnels le temps et les moyens de les accomplir.
Un projet annonçant les réformes d’après-guerre
Toutes les propositions de la commission Durry n’ont pas été immédiatement appliquées. Le rapport participe toutefois à une réflexion plus large sur l’école des lendemains de la guerre.
Plusieurs de ses idées se retrouveront dans les projets éducatifs de l’après-guerre :
- démocratisation de l’enseignement ;
- prolongation de la scolarité ;
- rapprochement des différentes filières ;
- orientation progressive ;
- rénovation des méthodes ;
- accès plus large à la culture ;
- lutte contre les inégalités sociales.
Le rapport témoigne d’une période durant laquelle la réforme scolaire était considérée comme une condition de la reconstruction démocratique.
Une réflexion toujours actuelle
Les questions abordées en 1944 restent présentes dans les débats éducatifs contemporains.
L’école doit encore chercher à concilier :
- égalité d’accès et diversité des parcours ;
- transmission des connaissances et méthodes actives ;
- exigences communes et accompagnement individuel ;
- évaluation nationale et prise en compte du travail régulier ;
- culture générale et préparation professionnelle.
Le rapport de la commission Durry rappelle surtout qu’une réforme scolaire ne peut pas être réduite à un changement de programme ou d’examen.
Elle doit définir le rôle que la société souhaite confier à l’école : transmettre des savoirs, réduire les inégalités, former des citoyens et permettre à chacun de construire librement son avenir.
