Quelques réflexions sur les maquettes des futurs CAPES de lettres (modernes et classiques)

Ce ne sont, nous dit-on, que des « documents de travail ». Il faut espérer qu’ils seront largement amendés voire carrément remis dans les cartons, car, en l’état, ils ont tout pour inquiéter : comment recruter, dans la cadre de ces CAPES tels qu’on nous les propose,  des professeurs  susceptibles de délivrer un enseignement de qualité ?

Alors, à  programmes au rabais,  enseignants au rabais ? Il est permis de se le demander.

v     CAPES de Lettres modernes

On observe tout d’abord que l’écrit est coefficienté 2 fois 2, et l’oral, 2 fois 3. Jusqu’ici, me semble-t-il, écrit et oral étaient à égalité. On passe à 40% d’écrit disciplinaire, et 60 % d’oral pédago-didactico-administratif … Est-ce vraiment un hasard ?

Si la dissertation ne semble pas présenter de changement majeur par rapport à la mouture actuelle du concours, —  à l’exception justement de son  coefficient –, on peut s’interroger sur le contenu de l’« étude grammaticale d’un texte de langue française », qui semble considérablement allégé, puisque le « texte antérieur à 1500 » disparaît en tant que tel, apparemment.  La langue française du Moyen Âge semble donc, si je ne m’abuse, se réduire à des « question(s) d’histoire de la langue française impliquant ‘DES connaissances d’ancien français’ (sic) », où l’indéfini laisse craindre le pire, qui  n’est jamais décevant comme chacun sait.

Quant à la langue vivante, elle  disparaît, purement et simplement. Idem pour le latin, du reste. Rayés d’un trait de plume. Des lettres modernes sans latin, sans Moyen Âge  ni langue vivante… Est-ce bien raisonnable ?

Les oraux posent vraiment d’énormes problèmes et me semblent, pour tout dire, inacceptables en l’état.

Détaillons : ce qu’on nomme  « leçon » est tout bonnement un exercice de pédagogie-fiction carrément présenté comme tel, puisque, je cite le document, « l’entretien est l’occasion pour le candidat de justifier ses choix didactiques et pédagogiques ». Comment fera-t-il,  l’infortuné, quand il n’aura jamais été en face d’un véritable élève et ne connaîtra de la pédagogie et de la didactique que ce qu’il aura  ingurgité in abstracto en master professionnalisé ?

D’autre part, il lui faudra « mettre en oeuvre CONCRÈTEMENT l’explication d’un passage de 20 à 30 lignes et  présenter une question de grammaire » : j’aime beaucoup « concrètement » ! Cela  signifie-t-il que jusqu’ici l’épreuve d’explication de texte et la question de grammaire étaient… abstraites ? Ou qu’il faudra adapter explication et question de grammaire à tel ou tel public. ? Exemple : expliquez « Le Lion et le moucheron » à une classe de 5eme PPRS, la proposition participiale à des seconde Euro, ou un extrait de La Princesse de Clèves  à un président de la République qui en a développé une véritable phobie …

Dans ce sens, c’en est fini de l’explication de textes « traditionnelle », dorénavant  réservée aux concours des deux E.N.S. et à l’agrégation – des concours élitistes en somme – et certes bien inutile pour enseigner selon les préconisations du « socle commun ».

Quant à l’épreuve d’entretien avec le jury, « portant sur les aspects concrets du fonctionnement du système éducatif »  et « vérifiant les connaissances du candidat relatives aux valeurs et aux exigences du service public, du système éducatif et à ses institutions et, de manière plus générale, à son aptitude à exercer son métier dans le second degré », c’est de facto un entretien d’embauche, permettant de repérer rapidement les « fortes têtes » non conformes à la pédagogie dominante, et d’évaluer efficacement le degré de servilité, de lâcheté ou de complaisance de l’impétrant.

L’ « aptitude à exercer son métier dans le second degré » m’inquiète tout particulièrement : c’est vraiment au faciès que l’on juge (un test A.D.N., peut-être ?)…  Comment définir des critères d’évaluation objectifs, quantifiables et sérieux pour cela ? Car, c’est bien connu,  seuls des gens rétrogrades et mal pensants considèrent que l’ « aptitude à exercer dans le second degré » consiste d’abord à maîtriser correctement sa discipline. ..

Bref,  ces critères de recrutement sont indépendants des connaissances académiques, prétendument déjà certifiées par le master (j’écris “prétendument” parce qu’avec un master professionnalisant, les “savoirs savants” seront déjà réduits à la portion congrue…  voir  les maquettes de Nanterre, Créteil et al.).

Cela signifie qu’il ne s’agit plus de recruter des professeurs mais des EMPLOYÉS. Nous sommes donc confrontés à l’attaque la plus grave qui ait jamais été menée contre le statut des enseignants et les fondements mêmes de la République. Car, répétons-le,  ces nouveaux concours ont  pour seul but de recruter des employés, soumis aux oukases des chefs d’établissement et de l’Inspection : d’autant plus dociles qu’ils seront ignorants, ils seront aptes à assumer leurs « nouvelles missions », conformément aux recommandations du rapport  Pochard, des missions qui n’auront plus rien à voir avec ce qui avait été jusqu’à une date récente le cœur de leur métier : assurer l’instruction de leurs élèves.

 

v     Lettres classiques :

La distribution des coefficients peut, dans ce cas aussi, nous interroger : 40% d’écrit disciplinaire, et 60 % d’oral pédago-didactico-administratif … Même motif, même punition que pour les lettres modernes.

À  l’écrit, la  « version sèche » disparaît, remplacée par une  « épreuve de langues et cultures de l’Antiquité » qui, en dépit de son intitulé séduisant,  me laisse assez perplexe : en effet, comme « le président du jury choisit entre version latine et version grecque », cela signifie en clair qu’on peut parfaitement ne  maîtriser qu’une de ces deux langues — en espérant avoir de la chance au tirage  (à quand le grattage ?).

Cela se fait déjà à l’oral depuis des années, où l’on  a vu arriver, parce que le ratio de postes était  plus favorable en lettres classiques,  d’anciens étudiants de lettres modernes ignorant totalement le grec, admissibles grâce au français,  et qui tentaient leur chance en misant sur le sort. Dans la nouvelle mouture, la version n’étant évaluée que sur 12 points, la « question d’ordre littéraire, culturel ou historique portant sur l’ensemble du texte fourni »,  notée sur 8, est susceptible de  permettre un retournement significatif de tendance,  pour peu qu’on soit un tant soit peu  cultivé  côté humanités, ce qui est tout de même censé être un minimum pour un étudiant en  langues anciennes…  quoique…

–                     Voire mais, me direz-vous, quid de  la maîtrise de la langue, dans tout cela ?… Pourquoi pas un thème d’imitation suivant la version ? Ou deux courtes versions dans chacune des deux langues ? Mystère et Éleusis.

De toute façon, soyons réalistes : la plupart des néo-certifiés de lettres classiques n’enseigneront JAMAIS  le grec, et vraisemblablement fort peu de temps le latin. On peut donc liquider, n’est-ce pas ? ! « Ergo  gluc », comme concluait Janotus de Bragmardo dans Gargantua.

Pour l’oral, quelques  remarques sur la « leçon», dont la conception me semble encore plus problématique que celle des lettres modernes :

Notons tout d’abord, mauvais esprits que nous sommes, que la formulation  « présentation d’une leçon (ou d’une SÉQUENCE de cours) » indique que la séquence didactique, « quoi qu’on die », n’est pas morte, et qu’elle se défend même vaillamment, — coefficient 3 au demeurant.

Même si cela peut apparaître comme une idée séduisante, l’introduction du corpus a, plus encore qu’en lettres modernes,  l’inconvénient de porter le coup fatal à l’explication de textes traditionnelle au profit d’un exercice de pédagogie transversale totalement fictionnel.  En fait, si j’ai correctement  suivi la philosophie implicite du projet, il faut, à partir de ce corpus,  travailler sur les réécritures, les topiques, les interprétations, les inspirations, les « beaux contresens » chers à Proust … mais à l’usage  de collégiens ou de lycéens. C’est à la fois horriblement difficile  et assez stupide, dans la mesure où, même en trois heures  de préparation, c’est irréalisable compte tenu du niveau culturel assez léger de la majorité des étudiants, dorénavant armés du seul L3 rappelons-le, puisque le master pourra ne pas être disciplinaire.

En somme,  le syndrome de l’EAF a encore  frappé : on propose  un sujet très difficile, qui sera traité de manière complètement déficiente, et qu’on devra de facto sur-noter parce que ces exposés, sauf impétrant génialissime, aligneront les truismes et ne ressembleront à rien, vu que les candidats n’arriveront pas à problématiser à partir du corpus — d’autant qu’en lettres classiques, jusques à plus ample informé,  on ne fait pas de littérature  comparée !

Si j’ai bien compris, on va faire dialoguer Queneau, Ronsard et « carpe diem », Pascal et St Augustin, Saint-Simon et Tacite, Rousseau, Les Bucoliques  et Millet, Agrippa d’Aubigné, La Pharsale et le Caravage, etc., etc.,  mais à destination d’élèves de lycée ou de collège qui ne comprennent déjà ni les uns ni les autres séparément. Bref, si les concepteurs du nouveau CAPES se sont sans doute fait plaisir, ils  ont accouché d’une épreuve dont la faisabilité reste largement à prouver.

Autre problème  soulevé par cette « leçon » : n’est-ce pas, in fine,  une manière de forcer la main aux jeunes collègues pour les amener à mettre en place de “nouveaux” cours de L.A., où l’apprentissage de la langue serait réduit à un minimum même pas syndical, au profit d’un vague vernis de culture antique ? On sait que les nouvelles instructions concernant l’enseignement des L.A. vont dans le sens d’une meilleure prise en compte de la culture antique ; mais est-ce une raison pour que le concours relègue la langue au deuxième plan ? Les humanités, c’est aussi l’apprentissage de la langue, élément nécessaire à l’indispensable  « dépaysement » de l’élève.

Enfin, les mentions «  percevoir, dans le cadre d’une mise en œuvre didactique, la pertinence des supports au regard du niveau d’enseignement proposé et des programmes en vigueur, en prenant en compte les possibilités offertes par les technologies de l’information et de la communication (TICE) » et «  rendre compte des choix pédagogiques et, éventuellement, didactiques, qu’il a opérés » sont inadmissibles, si j’ose m’exprimer ainsi à propos d’épreuves d’admission.

–    D’abord,  assez des TICE : on passe le CAPES de lettres classiques, pas celui d’informatique, que je sache. L’Internet est une aide précieuse et une ressource irremplaçable, bien sûr, mais pas une matière académique à évaluer au concours ; pourquoi ne pas demander le permis poids lourds, tant qu’on y est ? Il serait bien pratique pour emmener les élèves en Italie ou en Grèce ! N’oublions pas non plus le BAFA, afin de mieux  chanter en chœur dans le bus, et le brevet de secouriste, indispensable pour réanimer ceux qui auront, dans le dos de nos jeunes collègues,  abusé de l’ouzo, du retsina,  ou des cigarettes qui font rire !

–    Ensuite, faire travailler « dans le cadre d’une mise en œuvre didactique » et « rendre compte des choix pédagogiques et, éventuellement, didactiques » est, répétons-le, mission impossible pour un étudiant qui n’a jamais été confronté à de « vrais » élèves et ne connaîtra de la pédagogie et de la didactique que ce qu’il aura étudié lors de son master pro…

Bref, cette nouvelle mouture du CAPES est conforme en bien des  points à  ce que l’on retrouve dans le « Livre vert » de la Commission Pochard, qui propose de professionnaliser les épreuves des concours nationaux. L’argument est le suivant : « le caractère universitaire des épreuves ne permettrait pas d’apprécier la capacité réelle des candidats à transmettre leur savoir et à exercer le métier d’enseignant dans toutes ses dimensions relationnelles et psychologiques »…

Avec la réforme de M. Darcos, le lycée nouveau va arriver.  Point ne sera besoin d’enseignants hautement qualifiés pour y enseigner le zapping.

Nous voici donc au pied du mur. À nous de choisir, professeurs, étudiants, parents, entre un enseignement qui instruit et une pédagogie au rabais qui ne délivre qu’un ersatz de savoir.

« Je ne sais pas en vertu de quel préjugé nous refuserions aux enfants du peuple une culture équivalente à celle que reçoivent les enfants de la bourgeoisie », disait Jean Jaurès. La situation est encore plus grave aujourd’hui : car, à l’exception de quelques établissements d’exception, sans doute privés, qui maintiendront encore quelques exigences,  c’est l’ignorance pour tous que l’on risque de voir se mettre en place  si nous ne nous mobilisons pas quand il en est encore temps.