RECONSTRUIRE   L'ECOLE

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  TRIBUNE LIBRE : La fin de l'éducation nationale, par Cassandre Kafka

    

    La réforme du lycée dissout de fait l’Education nationale en bafouant deux principes républicains : l'égalité des citoyens devant la loi et le droit à une instruction publique de qualité. En effet, sous prétexte de lutter contre le déséquilibre actuel des filières généralistes, elle supprime :

- les horaires nationaux,

- les programmes nationaux

- le droit des élèves à  suivre les cours de professeurs qualifiés par d'exigeants concours nationaux.[1]

Si cette réforme est acceptée, cela signifierait  :

  • que chaque année, l'enveloppe budgétaire attribuée à chaque établissement serait remise en cause,

  • que chaque année, les parents et les professeurs devraient donc se mobiliser pour obtenir un fonctionnement correct de leur établissement : c'est-à-dire récupérer des heures aux dépens d’un lycée voisin ou se laisser dépouiller au profit d’un lycée dont le proviseur sera mieux en cour au rectorat.

  • que chaque année seraient remis en cause :

  • - les dédoublements en français, en mathématiques, en sciences, en langues, 

    - le maintien de telle ou telle option, de langue notamment- alors que les élèves devraient avoir l’assurance qu’une option commencée en seconde leur sera assurée avec un horaire convenable jusqu’à la fin de leur scolarité.

  • que chaque année, le conseil d’administration – et plus souvent le proviseur – devraient sacrifier des matières ou des options,

puisque l’unique but de cette réforme est de faire des économies- à très court terme- de postes de professeurs et d'abaisser le niveau du lycée pour y accueillir des élèves victimes de la dégradation du collège et du primaire, sans que les parents ne s'aperçoivent trop de la baisse du niveau.

Cette réforme poursuit une destruction méthodiquement menée depuis trente ans : diminution constante des horaires dans les matières fondamentales et dénaturation des enseignements empêchant la transmission de connaissances. Ces dégradations sont toujours masquées par l'instauration d' « activités » variées qui gonflent artificiellement les emplois du temps: « travaux croisés », code de la route, TPE, vie de classe, ECJS, secourisme, B2I, etc... et de « soutiens » divers qui s'évaporent  deux à quatre ans après la réforme. (Un élève rentrant en seconde aujourd'hui a perdu deux ans de cours de français par rapport à ses parents. )

I. Un dispositif en trompe-l'oeil

  Chaque lycée ressemble désormais à un immeuble haussmannien détruit dont on aurait  seulement préservé la façade.  La structure intérieure a été entièrement démolie, la façade tient encore, à peine,  grâce à quelques étais;  il suffit d'en enlever un pour que tout s'écroule.

  Si la présentation est habile- nous sommes en période pré-éléctorale et le ministre a une formation de communicant- la réforme Chatel reprend en les aggravant les mesures des « réformes » Darcos et Allègre, refusées par les élèves et leurs parents comme par les enseignants. Cette réforme procède d'une politique libérale européenne visant depuis vingt ans à supprimer les services publics et à aligner les systèmes éducatifs, ce qui se traduit par une diminution constante des horaires et un évidement des programmes. Les destructions opérées au primaire et au collège impliquent aujourd'hui celles du lycée.

  Cependant, l'année prochaine,  les  lycées devraient pouvoir fonctionner à peu près comme actuellement. Le Ministère s'emploie à dissimuler l'extrême gravité de sa prétendue « réforme », mais il est absurde  de prétendre devant les parents que presque rien ne change, tout en assurant dans la presse qu'on fait une très importante réforme du lycée.

      1/  « Les élèves pourront »  (traduire « l'Etat n'est plus obligé d'assurer aux élèves »)

   Le maintien d'options d'une année sur l'autre n'est plus garanti, ni la possibilité de suivre deux ou trois options. Inutile de rêver à la possibilité pour les élèves de prendre trois « enseignements d'exploration » quand l'Etat fait une réforme pour liquider des postes de professeurs (Au moins 34 000 suppressions de postes en trois ans et 16 000 prévues pour 2010), en dépit d'une remontée démographique au primaire et d'une diminutions du nombre d'élèves du secondaire beaucoup plus faible que ne le prétend le ministère.)

   L'an prochain beaucoup de lycées devraient pouvoir reconstituer à peu près l'organisation actuelle des enseignements, même si certaines dénominations changent, mais pour constater la véritable nature de cette réforme, il suffira que dans deux ans la dotation horaire passe au niveau minimal, ce qui  supprimera des options,  des dizaines d'heures de mathématiques et de français, les  dédoublements. Ou encore, il suffira qu'un nouveau proviseur, peu soucieux d'humanisme mais     soucieux de sa carrière,  distribue les heures d'accompagnement selon son bon plaisir, non plus au renforcement des fondamentaux, mais   à de brillants  « projets »vides de contenus,  mais     ( à supprimer) recourant aux nouvelles technologies, si séduisants pour la presse et certains parents naïfs.

   Les seuls programmes qui ne soient pas mis en pseudo-consultation (sur le site ministériel EDUSCOL) sont ceux de mathématiques et français, sans doute parce que la diminution des horaires prévue par la réforme nécessite des coupes drastiques que le ministère n'est pas pressé de révéler aux professeurs et aux parents.

            2/  12/20 en « textualité numérique », 15 /20 en « méthodes et pratiques scientifiques »

  Vous constaterez que plus les intitulés deviennent ronflants,  moins les programmes deviennent faisables par les élèves, compréhensibles pour les parents et les employeurs et vérifiables par d'honnêtes contrôles de connaissances. A l'heure où l'on prétend réfléchir sur l'identité nationale, on empêche les élèves d'en acquérir la base,  leur langue, par  des méthodes absurdes d'enseignement du français, de mauvais programmes  et des horaires très insuffisants au primaire et  au collège, insuffisants et en diminution constante au lycée. D'autre part, en multipliant les « enseignements exploratoires », en insistant sur la prétendue « autonomie de l'établissement », la réforme supprime aussi la transmission d'un patrimoine commun à tous les élèves et à toutes les générations. Est-il judicieux, surtout en ce moment, d'accentuer ainsi la coupure générationnelle et les clivages communautaires? Par exemple, la réforme crée entre autres « enseignements exploratoires » un enseignement « littérature et société » dont le programme ne mentionne pas un auteur mais peut faire rêver puisqu'il doit promener des tablettes sumériennes au web. Un tel « enseignement » autorise toutes les interprétations et ne permet aucune évaluation fiable. Avez-vous jamais été éclairé par les « cahiers d'évaluation » de CE2, 6ème et seconde sur la capacité de votre enfant à faire des multiplications ou à écrire de lui-même cinq phrases correctes d'affilée s'enchaînant logiquement? Vous ne le serez pas davantage par « le livret de compétences », invention de la Commission européenne là encore. Un employeur a besoin de savoir s'il recrute  un employé capable d'écrire correctement une lettre ou une notice pour ses clients, une infirmière capable de faire une règle de trois pour doser un médicament. L'Education nationale  a déjà tellement discrédité ses diplômes que les entreprises en sont à créer les leurs. Vient ainsi d'être inventée « la certification Voltaire » qui garantira à l'employeur qu'un candidat maîtrise l'orthographe. (Aidez les professeurs à restaurer, contre leur administration, une notation et des évaluations fiables en refusant les peaux d'âne aux titres aussi obscurs que ronflants de l'Education Européanisée et atomisée.)

 

II. Des mesures séduisantes à première vue :

 1/ Les dispositifs de soutien

   Le Ministère  prétend créer des dispositifs variés de soutien, mais les heures rebaptisées « accompagnement », « tutorat, » « soutien individualisé » etc... sont toutes enlevées aux classes.

       Remercieriez-vous un humanitaire offrant gracieusement une prothèse et des béquilles à votre enfant après lui avoir atrophié une jambe pendant dix ans et alors qu'il s'apprête à lui couper l'autre ?

- Le soutien « individualisé » inventé par le ministre Allègre concernait des groupes de huit élèves. Les groupes « d'accompagnement personnalisé » version Chatel n'ont pas de chiffre maximum, mais il suffit de comparer le nombre d'élèves et de professeurs dans un établissement pour comprendre que l'enseignement de masse ne peut se muer en préceptorat particulier pour chaque élève.

- Aucun lycée ne dispose des nombreuses salles requises par les nouveaux dispositifs.

- Il est ridicule d'imaginer qu'un élève n'aimant pas le travail scolaire va soudainement s'y plonger parce qu'il se retrouve dans un petit groupe d'élèves face à un professeur, comme l'ont montré les travaux personnels encadrés. Alors même que les élèves choisissent leur sujet et sont censés aborder plusieurs matières, on constate que les mauvais élèves n'y travaillent pas plus que pour les exercices donnés en classe, qu'un seul élève accomplit souvent les recherches et rédige à la place du groupe.

   Or, cette réforme est une généralisation des TPE et un basculement vers un enseignement à l'américaine où le niveau est si faible - sauf dans des collèges et lycées extrêmement chers - que les élèves passent effectivement d'une classe à une autre, d'une option à une autre en cours d'année.

  Tous les dispositifs de remédiation prévus sont présentés aux parents de façon fallacieuse comme  des cours particuliers assurés par l'Education nationale, à qui cette réforme enlève encore un peu plus les moyens d'assurer une instruction collective de qualité.

   Pourtant, les parents savent qu'une récompense ou une punition trop longtemps différée reste sans effet. Multiplier les possibilités de rattrapage, pendant des heures de soutien divers et variés, pendant des vacances, ne peut qu'encourager les élèves peu concentrés à toujours remettre au lendemain la décision de se mettre au travail, d'autant que la réforme supprime quasiment le redoublement au collège comme au lycée.  Pourquoi suivre en classe et se mettre à travailler chez soi, puisqu'il y aura le cours d' « accompagnement », puis celui de soutien pour rattraper le cours qu'on a séché ou qu'on n'a pas écouté, ensuite  le tuteur, puis les cours pendant les vacances, puis la « classe passerelle » et ensuite la possibilité de changer de section, sans compter la quasi interdiction du redoublement ?  Pourquoi commencer à travailler quand il y a tant de divertissements possibles, que vos choix semblent  sans conséquences et que vous pouvez toujours espérer rattrapage après rattrapage ?

    Encourager la paresse, l'indécision, la superficialité, l'éparpillement serait-il éducatif?

   Mettre à égalité les élèves paresseux et les élèves sérieux qui sont déjà trop souvent moqués, voire brimés, parfois empêchés de travailler par les autres est absolument pernicieux et a détruit l'enseignement dans un certain nombre de collèges. De plus, les élèves sérieux se trouvent de fait pénalisés par les dispositifs créés pour les mauvais élèves, puisque les heures de soutien divers sont toujours enlevées aux horaires des classes entières et qu'elles se traduisent également par des suppressions d'options comme le latin, l'allemand première langue, une troisième langue...

   A-t-on le  droit de faire croire à des enfants et des adolescents qu'ils pourront se dispenser d'apprendre le sens de l'effort? Inutile de se plaindre de leur manque de maturité ou de s'étonner qu'ils soient de plus en plus nombreux à refuser les normes scolaires parce qu'il leur a fallu attendre la seconde ou l'année de la licence pour être confrontés aux conséquences de leur manque de travail. La découverte des réalités de l'entreprise et de la vie quotidienne n'en sera que plus rude.

   Quant aux  élèves mis en difficulté par les horaires très insuffisants, des méthodes et programmes déplorables en  mathématiques et en français, ils auraient particulièrement besoin d'un enseignement très structuré, de progressions claires, mais  c'est l'enseignement au primaire et au collège qu'il faut réformer, à commencer par les méthodes de lecture, pour éviter d'accroître leur nombre. Pour ces élèves, un soutien consistant en un (ré)apprentissage des bases de la langue peut s'avérer utile, mais il est beaucoup plus difficile de les apprendre  à l'adolescence que dans l'enfance. La logique voudrait que l'Education nationale cesse de fabriquer des handicapés en série au lieu de prétendre remédier aux problèmes qu'elle a créés et donc qu'elle remette en marche le primaire et le collège au lieu de démolir le dernier étage du système.

   Prétendre que le soutien individuel serait la panacée, c'est également oublier que  la dynamique de classe est essentielle pour faire progresser et intéresser des élèves. Encore faudrait-il que les classes aient des effectifs moins nombreux et que les élèves y entrent avec  un  niveau à peu près homogène.

   D'autre part, si les multiples dispositifs mentionnés dans la réforme étaient appliqués, les horaires des élèves ne cesseraient de changer d'une semaine sur l'autre, or la régularité est indispensable pour construire une progression des connaissances comme pour donner des repères à des élèves qui en manquent cruellement (tous les parents savent qu'on n'apprend à jouer d'un instrument qu'en s'exerçant quotidiennement.) De plus, il n'est pas facile pour des parents de gérer des horaires variant constamment, surtout quand ils ont  plusieurs enfants et dans divers établissements.

            2/ Le miroir aux alouettes des nouvelles technologies.

   Les sommes extravagantes dépensées en équipements informatiques par l'Etat et les régions expliquent l'importance du budget de l'Education nationale, alors que le Ministère met en avant des dépenses de personnel pour refuser des postes de professeurs et de surveillants. Or, si  l'Etat et un certain nombre de lobbies très puissants au niveau de la Commission européenne rêvent de remplacer beaucoup de professeurs par des ordinateurs - comme on remplace, mal,  les guichetiers de la SNCF par des machines et internet -  il est absolument aberrant d'imaginer un enseignement formaté, délivré par d'immenses serveurs, à des élèves  pianotant sur leur ordinateur, surveillés par un assistant d'éducation ou un professeur au rabais, ce qui a pourtant déjà commencé. La volonté de supprimer l'agrégation et l'invraisemblable actuelle « réforme » des CAPES, dont les programmes perdent  leurs références universitaires montrent que l'Etat veut recruter des exécutants qu'il pourra très mal payer et qui ne pourront avoir de regard critique sur les contenus  que leur fourniront les serveurs de quelques grandes firmes comme Vivendi. Elles attendent avec impatience l'ouverture en grand d'un marché, déjà fructueux pour les cours de soutien, en accentuant la propagande pour les TICE, commencée dans les années 80.

   Par ailleurs, les professeurs constatent de façon pragmatique que les meilleurs élèves ont un usage modéré et réfléchi des écrans car leurs parents l'ont contrôlé très tôt. A l'inverse, de nombreux élèves en difficulté y consacrent un temps énorme et ont parfois un rapport pathologique à l'ordinateur, aux consoles de jeu ou au téléphone portable. Si l'usage ludique de l'ordinateur séduit beaucoup d'enfants et d'adolescents, un usage scolaire les ennuie vite et  les expérimentations de cartable électronique faites par  des classes de troisième montrent une baisse du niveau. Il est encore plus facile de se dissiper derrière un écran, surtout relié au web, que derrière une table de classe. L'ordinateur peut aider à faire des exercices pour acquérir des automatismes en calcul ou en orthographe, il ne pourra jamais apprendre à raisonner en mathématiques, à comprendre une pensée complexe, à élaborer une dissertation en français ou en philosophie ni remplacer l'échange avec  un groupe et un professeur qui décèle les difficultés de compréhension, peut improviser en fonction des réactions de la classe (s'il a été formé par des concours exigeants). L'enseignement public dispensé par ordinateur peut séduire bien des parents sensibles à la révolution des nouvelles technologies, et dans trois ans l'académie de Versailles est censée transformer tous les lycées en établissements  numériques. Etant donné l'importance des sommes en jeu et les échecs constatés, ce choix  mériterait une discussion démocratique. Les problèmes techniques constants et fort nombreux,  l'absence de maintenance montrent que l'opération se fait au profit des fournisseurs de matériel et non des élève. Cependant, le plus grave est le formatage induit par ce type d'enseignement qui prétend donner des « compétences » [2] (définies par le monde de l'entreprise) et non plus transmettre des connaissances. L'Etat renonce à former des esprits pour adapter les élèves aux exigences d'un monde néolibéral qui réduit l'enseignement dans une perspective strictement utilitariste. L'Ecole « rénovée » est destinée à produire des consommateurs et des instruments dociles dans les entreprises. Pourtant, on ne cesse de  nous parler de « l'économie de la connaissance ». Les ingénieurs, les cadres, les responsables de PME qui reçoivent des stagiaires et de jeunes ingénieurs et techniciens, dont le niveau en mathématiques est déjà faible, se décideront-ils à réclamer le rétablissement d'un enseignement scientifique digne de ce nom avant que la France ne connaisse de graves difficultés pour maintenir un certain niveau technologique et avant que tous les professeurs de mathématiques qualifiés n'aient fui l'Education nationale ou pris leur retraite?

3/ Les conséquences de cette nouvelle mesure de destruction de l'enseignement public.

  • Abonnement à vie à des formations payantes pour rester employable ou labellisé 

   Moins les élèves  auront appris gratuitement au lycée, plus ils devront se payer de « formations tout au long de la vie », à leurs frais pour rester « employables ». Combien de lycéens prenaient-ils des cours particuliers dans les années 90 ? Les associations locales de parents pourraient essayer de faire leurs propres statistiques.

  • Fin de la gratuité, accentuation des inégalités.

   Combien de parents paient-ils des cours particuliers-souvent médiocres ou inutiles- à leurs enfants, depuis la réforme Allègre en 2000 qui a supprimé des heures de cours en français, en mathématique et en langues? Acadomia a été créé l'année de cette réforme et n'a cessé de prospérer comme de multiples officines, bien que ces organismes recrutent des gens sans vérifier ni leur qualification, souvent inexistante, ni même leur moralité comme le constatait un documentaire ayant enquêté longuement sur le sujet, diffusé l'an dernier.

  • Une ambiance délétère dans les établissements

   Si cette prétendue réforme passe, non seulement elle accentuera la concurrence entre  établissements pour obtenir une enveloppe horaire annuelle décente, mais elle instaurera à l’intérieur de chaque établissement une détestable concurrence entre les diverses matières pour essayer de reconstituer l’horaire minimal indispensable à un enseignement digne de ce nom, puis des rivalités moins glorieuses pour attirer par de bonnes notes fictives, un travail fort allégé,  les élèves vers tel « enseignement exploratoire » afin de préserver un poste, de limiter le nombre de copies qui ne peut indéfiniment être alourdi, etc...

  • Conséquences sociales et économiques

Les économies préconisées par des idéologues et des lobbies, qui ont beaucoup à gagner au démantèlement d’un enseignement public gratuit,  mises en œuvre par des gestionnaires  borgnes, coûteront très cher à l’économie comme à la cohésion sociale de notre pays. Nous n’avons toujours pas de pétrole, nous avons de moins en moins de têtes bien formées, susceptibles d’avoir des idées et nous aurons de moins en moins d'ingénieurs, de techniciens dignes de ce nom, sans l'appoint de jeunes Africains et Asiatiques. On les reçoit pourtant de plus en plus mal, alors qu'ils sont désormais les meilleurs étudiants dans les IUT scientifiques par exemple, au point qu' on commence à les dégoûter de la France.

 

4/ Pourquoi une telle urgence, un tel mépris du droit et des personnels concernés si ce n'est parce qu'il faut empêcher l'opinion de comprendre les véritables conséquences  de cette réforme?

    Cette « réforme » est menée à la hussarde, au mépris du droit, pour prendre parents, élèves et professeurs de court. Une pseudo-consultation des professeurs est organisée par Internet, mais les éditeurs travaillent déjà depuis plusieurs mois sur des programmes envoyés par le ministère, alors que ces programmes devraient être entérinés par le CSE et qu'il doit légalement s'écouler un an entre la publication de nouveaux programmes et leur application... L'actuel gouvernement est vraiment fâché avec le droit dans tous les domaines.

    On décourage les vocations de chercheurs et à l’autre bout on supprime les principes mêmes d’une instruction publique de qualité susceptible de permettre aux talents de se développer. L’Etat refuse désormais d’assurer un enseignement digne de ce nom comme de former des professeurs et va organiser à la place une garderie assurée par quelques professeurs qu’on cherche à rendre polyvalents et, très vite, par divers intervenants, vacataires, surveillants, etc. qui suffiront bien pour assurer - sans la  moindre formation -  un prétendu « soutien individualisé » à des groupes de huit élèves ou plus, et à placer les élèves devant les ordinateurs qui vont les instruire et les divertir en même temps, canalisant ainsi une jeunesse  qui inquiète le pouvoir.

   En vertu de la loi sur la mobilité des fonctionnaires, des instituteurs peuvent désormais être envoyés faire des remplacements dans le secondaire et la pénurie de professeurs remplaçants est telle que c’est déjà le cas dans certaines académies, qui envoient aussi dans l’enseignement général des vacataires qui n’ont même pas les diplômes requis pour l’enseignement professionnel ou technologique (ce que prévoyait déjà la « réforme » Darcos).

    En cette période électorale, il est clair que le gouvernement essaie de ménager les électeurs et les horaires prévus pour l’an prochain ne seront sans doute pas trop éloignés des horaires actuels, mais l’expérience de précédentes réformes au collège et au lycée ne peut laisser aucune illusion sur la disparition plus ou moins rapide des heures prétendument affectées au soutien, surtout quand il est partagé entre plusieurs disciplines, ce qui rend les tours de passe-passe encore moins visibles. D'autre part, l'accentuation des pouvoirs du chef d'établissement, l'accent mis sur les « projets » d'établissement, la disparition de normes nationales pour horaires et programmes dissout de fait le caractère national de notre système d'enseignement public, dont les bases ont été posées par les révolutionnaires de 1789.

    Toutes ces mesures destructrices ne peuvent qu'accentuer dramatiquement  les inégalités sociales,  accentuer les difficultés psychologiques de nombreux adolescents  et contribuer à l'anomie. L'étranglement de l'institution publique s'accompagne de faveurs à l'enseignement privé qui montrent clairement que le gouvernement s'apprête à faire basculer notre Education nationale vers une garderie locale, l'enseignement de qualité étant assuré par des écoles privées fort chères et par diverses entreprises de multimédias. Les postes au CAPES diminuent pour le public cette année, mais doublent pour l'enseignement privé. Sarkozy a signé un accord, totalement contraire à la laïcité, par lequel l'Etat reconnaît les diplômes décernés par l'enseignement privé. L'Europe n'a théoriquement pas compétence pour s'immiscer dans l'organisation de l'enseignement. Combien de temps allons-nous encore accepter ses  insidieuses directives qui ont terriblement dégradé un système éducatif moins inégalitaire que les autres, avant les destructions engagées il y a trente ans? L'Education nationale, réorganisée par le Conseil national de la Résistance, avait assuré un ascenseur social à beaucoup et permis un remarquable essor économique et industriel. Mais ainsi que l'a rappelé M. Kessler, l'actuel gouvernement  veut en finir avec les acquis du CNR et s'emploie à désindustrialiser la France, comme à abêtir sa population.

Qui a envie d'un système éducatif à l'américaine en France? Il s'installe, laisserons-nous faire?

    Refusons la dernière tentative de destruction du lycée et réclamons une refondation de l'enseignement primaire et du collège.

    Il faut sortir de la paralysie, de la sidération, de la résignation provoquées par la simultanéité des  multiples « réformes » sarkozystes qui cherchent à liquider tous les acquis de l'après-guerre, élaborés par le Conseil National de la Résistance : la sécurité sociale, l'enseignement secondaire pour tous, les retraites, des transports publics de qualité, une certaine réorganisation de la justice, entre autres. Organisons une résistance transversale contre ce démantèlement de nos institutions et de nos services publics. Même le président de l'Assemblée nationale, B. Accoyer trouve que le gouvernement abuse des procédures d'urgence. Interpellons députés et sénateurs pour qu'ils refusent de voter une « réforme du lycée» qui ne répond à aucune urgence, et pour qu'ils reconsidèrent les textes concernant l'université et la recherche.

 

                                                                                                 Cassandre Kafka , future lycéen sitter

 

                                                                                  En l'an de disgrâce 2010 de l'ère maatsrichtienne


 


[1]Les professeurs pourront être remplacés par des surveillants, par des vacataires sans qualification, cas déjà de plus en plus fréquent, et on cherche à leur faire enseigner d'autres matières que celle où ils sont formés. Par ailleurs, l'actuelle « réforme » des CAPES réduit la formation disciplinaire à presque rien, supprime l'année de stage et introduit une épreuve de catéchisme idéologique dotée du même coefficient que l'une des principales épreuves disciplinaires.

 

[2]Est-il normal que M. Pébereau, président du comité d'administration de BNP Paribas, président du Comité du MEDEF sur l'éducation soit membre du HCE et décide, entre autres, des nouveaux programmes de sciences économiques?  Par ailleurs, l'Education nationale ne cesse de produire des « livrets de compétence », par exemple le scandaleux livret de compétence de la maîtrise du « socle commun » institué par la loi Fillon de 2005.

Voir aussi le rapport Houchot et Robine : Les livrets de compétences, nouveaux outils pour l'évaluation des acquis, juin 2007.