RECONSTRUIRE   L'ECOLE

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LA  JOURNEE  DE  LA JUPE

un article de Michel Leroux dans Médium n°23, avril-mai-juin 2010                

                  

 

 

Un bref rappel du thème rafraîchira d’abord les mémoires.

A bout de forces, Sonia Bergerac, professeur de français interprétée par Isabelle Adjani,  retourne un matin contre ses élèves, en majorité issus de l’immigration maghrebine et sud-saharienne, le pistolet  tombé d’un cartable. Face à cette prise d’otage inouïe, le responsable du Raid, incarné par Denis Podalydès, improvise une négociation, tandis que, fermée à double tour, la salle de théâtre du collège  où se déroulent les faits  résonne de coups de feu sporadiques.

On ne sort pas indemne de ce spectacle. D’abord parce que la tension dramatique y met les nerfs à vif. Ensuite parce que s’y dessine le visage d’une école menacée par l’abandon et la démagogie. Enfin, parce que La journée de la jupe balaie le propos indécis et consensuel diffusé sur le même thème par  Entre les murs, lauréat de la Palme d’or à Cannes en 2008. 

Un thriller efficace

L’action du film se déroulant en moins d’une journée, la courbe de la tension dramatique y épouse classiquement, au fil des changements de mains du pistolet automatique, la montée vers un paroxysme qui débouche sur le spectacle de deux cadavres. Autre ingrédient de la tragédie, l’humour qui ne soulage brusquement la tension que pour la rendre plus insoutenable : on rit  de la débandade des gendarmes fuyant  l’estrade sous laquelle ils s’étaient glissés, ou de l’apparition du négociateur du Raid vêtu de son seul caleçon. On rit  moins  lorsque Sonia Bergerac, qui fait réciter, pistolet au poing, la leçon d’histoire littéraire, percute de la tête le récalcitrant qui vient de l’injurier, puis hurle sur un ton déraisonnable : « Ouais, Zidane il a marqué !!!  Le coup de boule  !!! »

C’est qu’en retournant contre les adolescents la culture violente qui les fascine, ce professeur inaugure une pédagogie sans doute  efficace pour arracher les masques  – dont  ce prétendu   respect   invoqué par les garçons pour refuser de s’asseoir auprès des  filles  –  mais qui fleure la grimace et  empeste  le défoulement .

Survoltée par sa brutale décompensation, Sonia Bergerac oscille entre la supplique et le règlement de comptes. Tantôt elle adjure son public d’exploiter la chance offerte par l’école de la République, tantôt elle brûle les planches dans le rôle du justicier. Le tragique reprend donc  ses droits lorsqu'elle découvre sur le portable d’un collégien les images d’un viol collectif. C’est alors qu’elle s’aligne, sans ironie cette fois, sur les stéréotypes chers à son public en trouvant les accents d’un Rambo. Alertant dare-dare la presse et la justice, elle exige du ministre de l’Education nationale l’instauration immédiate d’une « Journée de la jupe». La noblesse de ses intentions ne l’empêche pas de ressembler ainsi au malheureux souffre-douleur de sa classe qui, parvenu à se saisir de l’arme, réclamera  plus tard un avion spécial et une somme faramineuse.

Tout cela montre que La journée de la jupe n’est pas un film à thèse et se tient à bonne distance du manichéisme. Il reste que la frénésie de l’héroïne est porteuse d’une signification autre que psychiatrique. Sous des dehors de fait divers rappelant Un Après-midi de chien de Sydney Lumet, cette fable captivante  ouvre aussi le procès de l’école contemporaine.

« Dans le mur »

Pas de toute l’école, bien sûr. Mais pour montrer que cette institution est parfois en délicatesse avec ses valeurs, J.P. Lilienfeld choisit d’armer une enseignante au moment précis où elle supporte moins que jamais le règne de la bousculade et de la misogynie dans le lieu même où elle a mission d’instruire. Il débonde ainsi une parole à la fois inconvenante et salutaire, car Sonia Bergerac,  qui refuse de s'en prévaloir, est elle-même issue de l'immigration maghrébine et doit tout à l'école. Enrageant de voir ses élèves mépriser la chance qui leur est offerte, elle leur crie : « Etre arabe ou noir c'est déjà pas facile, mais arabe ou noir et ignorant en plus, c'est mort d'avance ! ». Un tel slogan est certes peu académique, mais il ne trahit en rien la foi d'un Condorcet. Or, quand c'est une adepte des Lumières qui tient le rôle du forcené, on en vient à se demander si l’institution elle-même ne perd  pas parfois  aussi  la boussole.

Quel poids et quelle autorité l’école officielle s’est-elle en effet ménagés, une réforme chassant l’autre, face à l’école officieuse, celle de la sphère médiatique et publicitaire qui sait si bien s’adresser aux élèves de Sonia Bergerac et en particulier à son public masculin ? Quelles sont les chances d’un professeur si, à des jeunes gens séduits par l’argent facile, la Star Academy et la loi du plus fort, l’école hésite à opposer avec intransigeance le sens de l’effort et le respect de la loi, la connaissance désintéressée  et  la vie de l’esprit ?

Par le biais de sa fable, Jean-Paul Lilienfeld expose ainsi sans tabou une situation  dont la droite et la gauche partagent la responsabilité depuis des décennies. Etait-il vraiment pertinent  de simplifier les contenus de l’école et d’en réviser les exigences à la baisse ? Croyant prendre ainsi en compte  les   déficits de connivence culturelle   chers à la sociologie de la reproduction, les réformateurs ont surtout pris le risque d’aggraver  les handicaps, tant il est vrai que moins une école instruit, plus elle est inégalitaire.

Quand on préfère en effet la négociation perpétuelle à l’autorité et le « ludique » à l'effort, et qu'on baptise «lieux de vie » les établissements dont la fonction est avant tout d'instruire, c’est assurément dans le mur, et non entre les murs que l’on aboutit. Aurait-on oublié que l'école reste un des rares endroits où les adultes peuvent s'adresser à la jeunesse sans devoir à tout prix lui tenir  le langage dont on la croit friande ?

Deux types de pathétique.

Confrontant la soudaine frénésie de Sonia Bergerac à l'attitude de ses collègues et de son principal, Jean-Paul Lilienfeld pose  abruptement  le problème de l’autorité  des adultes et de la transmission des connaissances. Ces questions, Entre les murs les effleurait dans un flou artistique propre à ne fâcher personne, car si Laurent Cantet  présente une classe comparable à celle de La journée de la jupe,  c’est pour s’y enchanter de la parole incontrôlée des élèves, avant de s’attarder,  non sans  pathos, sur le Conseil de discipline qui exclut légitimement un butor.

Quand en effet Jean-Paul Lilienfeld regarde le collège comme le moyen d'échapper aux déterminismes sociaux, Laurent Cantet et François Bégaudeau y voient surtout une «machine à exclure». Et si  le pathétique de La journée de la jupe surgit d’abord  d’une vocation bafouée  tournant au désastre personnel, il naît surtout du spectacle d'une école qui laisse en plan les plus déshérités. Ce que nous déplorons en effet dans La Journée de la jupe, ce sont les excès de la pédagogie non directive à la mode depuis trente ans qui accumule les victimes d’une triple fracture, civique, linguistique et culturelle.

Pis encore, en plaçant les élèves  « au centre du système éducatif », cette pédagogie  a légitimé,  sous le nom d’« opinion » - regardée a priori comme respectable -  l’expression de tous leurs préjugés. Une illustration en est donnée dans La Journée de la jupe au moment où un élève , tombé d’une chaise, baptise ce meuble « chaise de feuj ! ». Sévèrement  repris par son professeur, il a cette répartie : «Mais c’est mon opinion, Madame !»  C’est bien entendu la même « opinion » qui conduit les garçons à s’écarter des filles en invoquant ce mystérieux «respect» qui ne leur interdit pas de participer  à un viol collectif.

Une réception particulière

Il ne fait pas bon lever brutalement certains voiles, et d’aucuns  n’ont pas tardé à découvrir dans La Journée de la jupe « l’expression de la nostalgie de la blouse grise et du bonnet d’âne » ; mais  l’injure, a-t-on justement dit,  est  « la raison de ceux qui ont tort ». Plus amusant et moins rebattu, il s’est  trouvé  un site féministe pour blâmer la demande, par une femme,  d’une   « Journée de la jupe », en oubliant  du même coup que les tartuffes qui voient aujourd’hui dans ce vêtement une tenue de prostituées, prêchent l’usage du pantalon que leurs exacts homologues avaient naguère réprouvé pour des raisons  équivalentes.

Un autre site n'a pas craint de reprocher à Jean-Paul Lilienfeld d'avoir présenté « une classe essentiellement peuplée de noirs et d'arabes », comme si Laurent Cantet n'avait pas dû lui aussi, mais sans offusquer personne, prendre le même parti conforme à la réalité.

La palme de l'hostilité revient cependant au site Rue 89 comparant le film au discours du Front national  « sur le thème d'une immigration inassimilée et inassimilable », comme si La journée de la jupe ne traitait pas, précisément,  d'une école non assimilante.

Cette dernière accusation appelle un commentaire : de nombreux films traitent  aujourd'hui avec succès  des débats de société. Ainsi, Indigènes de Rachid Bouchareb  permit en 2006 d'en finir avec une injustice notoire, et  Welcome de Philippe Lioret, abordant en 2008 le sort des sans-papiers, contraignit un ministre à une justification publique. Alors qu’il exerce une fonction comparable, le film de Jean-Paul Lilienfeld n'a pas eu ce pouvoir. On peut l’expliquer par la complexité matérielle et morale du problème posé, par la crainte légitime qui accompagne la mise en cause réelle ou supposée d'un groupe ethnique et par la puissance de lobbies peu enclins à débattre publiquement de leurs responsabilités.

Les adolescents de La journée de la jupe n'étant, après tout, pas moins victimes que les sans-papiers, on peut cependant hasarder une quatrième explication. « Notre choix,  propose J.P. Malrieu dans son livre  Dans le poing du marché  (Rue des Gestes 2009, diffusion Verdier), se porte de fait sur les moins disgraciés des démunis.»  Selon lui, en effet, un Africain qui a franchi les mers en échappant à toutes les polices ou un diplômé d'Europe centrale  travaillant chez nous comme maçon nous séduisent davantage « que le fils de prolo au chômage longue durée ou le jeune beur défaitiste qui ont grandi sur notre sol et qu'il nous incomberait d'aider.» Et  il conclut ainsi :  « Il faut s'interroger un jour sur ce que notre capacité d'accueil peut avoir de commode, ce qu'elle peut impliquer d'indifférence à des pannes sociales autochtones.» La suggestion est intéressante.

« Un film qu’il fallait faire »

Comme le proclame le sous-titre  emprunté ici au blog  de Philippe Meirieu,  La journée de la jupe mérite une attention particulière, parce que Jean-Paul Lilienfeld, s’aventurant sur un terrain assez risqué pour effrayer la majorité de la profession, y fait preuve de sang-froid et de mesure.   A un internaute qui s’efforce de lui faire dire « qu’en fait c’est l’islam qui est le moteur dans cette    histoire » il oppose cette réponse :  « Le film ne le dit pas, parce que ce n’est pas ce que je pense. Lisez Malek Chebel, allez sur le blog de Mohamed Sifaoui. L’islam, je le répète, est pour ces jeunes une fierté de substitution.» Et lorsqu’on lui demande s’il pense que « Loin de stigmatiser, comme l’affirme l’angélisme obligatoire, la vérité permet de se parler vraiment », il renchérit en ces termes : « Je pense qu’en refusant de poser les problèmes tels qu’ils sont, par peur de fournir des munitions aux racistes, on laisse le terrain libre à ces racistes qui (...) apportent avec eux des solutions bien pourries, racistes. Moi, je n’ai jamais vu un médecin soigner quelqu’un sans faire de diagnostic.»   Chacun jugera.

Quand on se remémore cependant la solidarité qui,  dans le huis clos de la tragédie, prend vie entre Sonia Bergerac et les jeunes filles, et même certains garçons, on ressent que La journée de la jupe n’est pas un film défaitiste. Le plan final sur les jambes des collégiennes, délibérément venues en jupe pour former une couronne autour de la tombe où l’on enterre Sonia, renforce ce sentiment de confiance. Il n’est donc pas dit que la cause des oubliés de la nation sera toujours sans appel, ni que les précieux acquis du droit et de la civilisation, dont l’émancipation des femmes, seront à jamais regardés comme  négociables. Le film de Jean-Paul Lilienfeld le rappelle sans tergiverser : on peut mourir pour si peu.

                                                                                                       Michel Leroux.

 

Paru  dans Médium n° 23, avril-mai-juin 2010.