RECONSTRUIRE L'ECOLE


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MAIS, dit la présidente...



Par Françoise Guichard, présidente de Reconstruire l'école

Cette chronique  --  dont le titre constitue un petit clin d'oeil aux vieux lecteurs de
L'Huma qui se souviennent avec émotion du billet d'André Wurmser - se propose de suivre l'actualité de l'Ecole, avec plus ou moins de régularité sans doute, ne serait-ce qu'en fonction des événements. Tout en étant fidèle aux principes qui font la spécificité de Reconstruire l'Ecole,  elle n'a pas la prétention de refléter systématiquement tout le point de vue de l'association, mais aussi de poser des questions et d'ouvrir, s'il le faut, des débats.

Désobéisseurs

Depuis quelques jours, on parle beaucoup des « désobéisseurs » : articles de presse, émissions de radio, reportages télévisés Tout barbarisme mis à part (après tout, depuis la « bravitude », on ne se formalise plus), le sujet mérite réflexion, et nous aurions tort de l'évacuer d'un simple « à leur tour maintenant » ou « bien fait pour eux ! »

Pour ceux et celles qui débarqueraient de Papouasie-Nouvelle-Guinée ou du huis clos des oraux de l'agrégation, le site fabula.org propose à notre lecture, sous le lien « points de vue et débats » ( http://www.fabula.org/actualites/article32327.php) quelques éléments d'information sur ce mouvement qui se développe depuis quelques mois. On peut aussi  consulter le site de SLU : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article2821

En un mot, il s‘agit d'instituteurs ou de professeurs des écoles qui, en refus de la réforme Darcos du primaire (nouveaux programmes, suppression du samedi matin, soutien individualisé, sédentarisation des RASED) ont décidé de ne pas l'appliquer, et qui, pour cette raison, se retrouvent pour certains en conseil de discipline et menacés d'exclusion de la fonction publique.

Il ne s'agit pas ici de commencer à faire le bilan d'une réforme pour le moins contrastée, les quelques avancées sur les programmes ne devant pas constituer l'arbre qui cache la forêt du samedi matin, comme dirait le maire de Champignac, mais de nous positionner par rapport à ces sanctions qui frappent les « désobéisseurs » et sur lesquelles Luc Chatel, après Xavier Darcos, a réaffirmé qu'il serait sans concessions...

Nombreux sont les professeurs et surtout les instituteurs, militants « antipédagogistes », « instructionnistes » et « républicains » (pour schématiser) qui ont, depuis des années, désobéi aux instructions officielles, enseigné autrement, et refusé la vulgate constructiviste des IUFM. Beaucoup l'ont payé par des mauvaises notes, des blocages d'avancement, des sanctions, voire un harcèlement de la part de l'inspection primaire - et dans ce sens, il est assez piquant de voir Pierre Frackowiack, connu pour son intégrisme pédagogique, se faire l'apôtre de la liberté pédagogique qu'il semblait refuser naguère aux institutrices SLECC de Roncq. En clair, le refus des Instructions Officielles ne serait valable que lorsqu'il se fait contre les mesures Darcos, et les « désobéisseurs » d'aujourd'hui, qui se proclament « résistants pédagogiques », vaudraient bien mieux que ceux d'hier ; en somme, il serait préférable de s'appeler Erwan Redon ou Alain Refalo plutôt que Rachel Boutonnet ou Brigitte Guigui.

La tentation est donc grande, chez certains d'entre nous, de considérer le mouvement actuel comme le juste retour du bâton, et de se montrer fort peu solidaires de ces enseignants sanctionnables et sanctionnés : à chacun son tour d'en baver, en quelque sorte. Il serait donc « normal » que les tenants d'un constructivisme pédagogique obscurantiste, qui a fait la preuve de son échec et fabriqué des élèves mal instruits, soient punis de s'obstiner ainsi dans des pratiques nuisibles.

Que l'on me permette de ne pas me réjouir de ces sanctions.

Justement parce que certains d'entre nous ont été les victimes du caporalisme de l'administration, je ne vois pas comment nous pouvons admettre que l'on fasse aux autres ce que l'on nous fit naguère. Bien sûr, le combat des « désobéisseurs » n'est pas le mien. Je considère que l'Ecole est d'abord faite pour instruire et subsidiairement pour éduquer, et qu'on ne peut construire un vrai savoir que si on dispose pour cela de bases solides. Dans ce sens, je ne vois rien de liberticide au fait de recentrer l'enseignement sur les fondamentaux. En somme, je ne partage sans doute aucune des options pédagogiques sur la manière de faire la classe de ces instituteurs.

Cela dit : on impose à ces enseignants, souvent de jeunes collègues, de revenir sur ce qu'on leur a longtemps présenté comme un dogme et une veritas aeterna : après leur avoir farci la tête, pendant leurs années d'IUFM, avec la divine pensée Meirieu, voici qu'on leur demande de la renier, c'est-à-dire, finalement, de renoncer à ce en quoi ils ont cru, et à la manière dont ils ont travaillé. Car ils ont fait leur travail en conscience, et c'est en conscience qu'ils désobéissent. Ils pensent de bonne foi être des « résistants pédagogiques » et oeuvrer pour le bien des enfants qui leur sont confiés, en leur ouvrant la voie de l'émancipation citoyenne et de la liberté de jugement. Pouvons-nous nous contenter de dire qu'ils se trompent lourdement, et qu'une bonne mise à pied leur remettra les idées au clair ? Certainement pas.

Les « anti-pédagos », les « républicains », les « instructionnistes », les tenants des pédagogies explicites, etc., n'ont rien à gagner à employer les mêmes armes en -tion que les pédagos : délation, persécution, intimidation, sanction, etc. Si vous préférez : ce n'est pas parce que beaucoup d'entre nous ont été « sacqués » que nous devons nous réjouir de voir aujourd'hui punir les « désobéisseurs », même si parmi les gens qui les soutiennent certains ne sont pas dénués d'arrière-pensées On n'impose pas une pédagogie, on la discute et on l'explique. Tant que le pluralisme des pratiques, à l'intérieur du cadre national des programmes cela va de soi, ne sera pas réaffirmé clairement, rien ne pourra vraiment évoluer dans l'Ecole.

Qu'est-ce que ces licenciements nous apportent ? En quoi font-ils avancer nos idées ? A part faire de ces jeunes gens des martyrs, quel est l'intérêt de la manoeuvre ?

Je n'aime pas voir un système s'acharner ainsi sur les gens de la base. Que les têtes tombent, que tel ou tel grand ponte nuisible ou tel fumeux théoricien de l'inutile soit placardisé avec ou sans les honneurs, soit. On lui trouvera toujours une sinécure où pantoufler. Mais voir sanctionner le clampin basique qui refuse de brûler ce qu'on lui avait prescrit d'adorer me heurte énormément.