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Entre les murs  de Laurent Cantet  

 un article de Michel Leroux dans Commentaire, Hiver 2008-2009        

                  

 

Phénomène à la fois étrange et familier, nos certitudes collectives les mieux établies s’effondrent périodiquement sous le poids d’une fatigue moutonnière et passionnée dont Ionesco a donné, dans Rhinocéros, une remarquable illustration. Au premier rang des vérités aujourd’hui démonétisées figure la devise d’Erasme : « Fit homo, non nascitur » : on ne naît pas homme, on le devient. Bien de la distance sépare en effet un nouveau-né de l’état d’humanité, parce que l’enfant que l’on ne cultive pas répète les plus vieux de ses atavismes et que « la route est longue, comme l’a dit Picasso, pour devenir jeune ». Il faut donc prendre le relais de la nature pour élever les enfants au-dessus de leurs déterminismes et c’est le rôle de la famille puis de l’école qui est, à proprement parler, un ventre maternel social. Entre les murs de cette institution qui, n’en déplaise aux libertaires, est moins une prison qu’un dispensaire, l’enfant reçoit les instruments sans lesquels les hasards de sa naissance détermineraient à eux seuls son destin. L’école exerce donc une fonction d’émancipation, de socialisation et de justice. Pourquoi rappeler de telles banalités ? Parce que, depuis plus de trente ans, ces évidences sont gravement malmenées.

Entre les murs, film de Laurent Cantet Palme d’Or 2008 du Festival de Cannes, le montre bien. Librement adapté du livre homonyme de François Bégaudeau (Prix Télérama-France-Culture 2006), ce documentaire dramatisé condense l’année scolaire vécue par un professeur de français et sa classe de quatrième dans un collège parisien de zone d’éducation prioritaire et nous présente, sous des dehors pathétiques et bon enfant, le spectacle d’un gâchis. S’y trouvent en effet cruellement illustrées les théories en vogue depuis que l’élève, rebaptisé apprenant, a été déclaré « acteur de sa propre formation ». Depuis, surtout, que les cercles pédagogiques au pouvoir, réprouvant le cours magistral et les apprentissages méthodiques, prétendent faire reconstituer aux élèves, par l’observation et la manipulation, les savoirs accumulés au fil des millénaires. Depuis, enfin, que des professeurs, par idéologie, paresse, scepticisme ou lâcheté, jouent la carte de l’égalité avec les adolescents, singent leur tenue et leur langage, les tutoient et tolèrent des ergotages aussi interminables que sempiternels, car la jeunesse est vieille comme le monde.

François Marin, le professeur d’Entre les murs, appartient à cette catégorie d’enseignants. Il a, selon François Bégaudeau (qui joue ici son propre rôle), « beaucoup de mal avec la position magistrale et souhaite un rapport aussi égalitaire que possible avec ses élèves ». Naturellement, la frange la plus hardie de son public prend la direction de ses cours où l’on s’apostrophe pour des vétilles, s’éternise en contestations poujadistes et distinguos oiseux, quand on ne frôle pas l’échauffourée pour des raisons de nationalisme footballistique. Parvenus au terme de plus de sept années d’études, ces enfants paraissent donc bien vieux. Tel n’est pas l’avis de François Bégaudeau, si l’on en croit cette déclaration recueillie à son retour de Cannes ( La Croix du 26 mai 2008) : « C’est plutôt un film pour les vieux, si je peux me permettre …Tous ces gens qui prétendent juger la jeunesse, qui représente quand même des millions de personnes, en deux ou trois aphorismes, ça leur fera du bien de prendre des nouvelles de la jeunesse. » De quelles nouvelles s’agit-il au juste ? Pour y voir clair, examinons de plus près le scénario d’ Entre les murs.

Trois personnages se détachent de la classe de François Marin : Khoumba, Esmeralda et Souleymane. Khoumba pratique la contestation et le refus d’obéissance. Esmeralda , déléguée des élèves, prend assez d’ascendant sur son professeur pour le rallier à ses vues lorsqu’elle proclame l’inutilité du subjonctif imparfait ou déclare n’être « pas fière d’être française ». Souleymane est un grand gaillard en égale difficulté avec les apprentissages et la courtoisie. M. Marin a beau savoir encaisser, il n’a pas trouvé bon que les deux déléguées des élèves au Conseil de classe y mâchent ostensiblement leur goûter en gloussant à qui mieux mieux. Les adultes, si l’on excepte une timide remarque du Principal, ont subi l’affront avec stoïcisme, mais Marin, au lendemain de la réunion, tance les indélicates en osant le mot de « pétasse ». Mal lui en prend, car Esmeralda est rancunière et dispose de munitions. Marin n’a-t-il pas insinué, au Conseil, que Souleymane était « scolairement limité » ? Elle le fait savoir en pleine classe. Dès lors, le Destin est en marche. Injurié à son tour, avant d’être tutoyé puis bousculé par Souleymane, Marin a recours à l’autorité du Principal. S’ensuit un Conseil de discipline où l’enseignant libertaire cautionne, non sans avoir tergiversé, l’expulsion définitive du jeune homme que désormais son père menacerait, pour faire bon poids, de renvoyer au Mali.

Où sont exactement, dans cette histoire, ces « nouvelles de la jeunesse » que nous promettait François Bégaudeau ?  Si la leçon du film est rude, elle paraît en effet porter davantage sur les inconvénients de la démagogie que sur les préjugés des vieillards à l’égard des jeunes.Tout cela sent le malaise. De là vient sans doute que Laurent Cantet, en butte aux vives critiques de professeurs contestant sa présentation de leur métier, prétend avoir fait «  un film dans l’école et non sur l’école ». Voilà bien de la subtilité. Ouvrons plutôt le dernier ouvrage de François Bégaudeau à la page 248 : « Au vrai, y lit-on, il serait bien triste qu’un livre n’excède pas ses intentions. » Ce qui est vrai des livres l’étant aussi des films, les intentions d’Entre les murs peuvent se résumer ainsi : Laurent Cantet a souhaité reconstituer le climat d’un collège difficile où la montée de tension dans une classe débouche sur l’exclusion définitive d’un élève. Habile cinéaste, il a orchestré ce dénouement en filmant la chute des suffrages dans l’urne d’un Conseil de discipline, puis la lente et pathétique démarche de la mère du réprouvé quittant la cour du collège avec sa poignante majesté d’Africaine. Bref, on aurait là une tranche de vie saturée d’émotion. Or la réception contrastée, voire contradictoire et passionnée de ce film prouve qu’il excède bien le cadre de son intrigue.

Certains y discernent comme moi la condamnation de méthodes responsables d’une exclusion collective autrement plus dramatique, à long terme, que celle de Souleymane, parce que Marin n’enseigne pratiquement rien. Les mêmes, cherchant vainement la mythique égalité du rapport pédagogique dans un film qui s’achève sur un Conseil de discipline, rappellent que ce n’est pas à l’école, mais par l’école, que s’institue la démocratie. Désapprouvant le refus que Marin oppose à son collègue d’histoire de commenter des pages de Zadig avec ses élèves, ils soulignent que Voltaire y fait pourtant  preuve d’une remarquable pédagogie sur la question de la connaissance, de la justice et de la tolérance. Ils pointent enfin ceci : la classe que Marin croit incapable de lire Zadig lui oppose, à la fin du film, un démenti cuisant lorsqu’une jeune fille lui dit son intérêt pour la République de Platon, tandis qu’une autre, faisant le bilan de son année, vient lui confier avec détresse qu’elle n’en a rien retenu .

Est-ce l’effet de la Palme d’Or ? La majorité du public s’emballe pour les jeunes acteurs d’Entre les murs. C’est ainsi qu’un film qui pourrait aisément passer pour une dénonciation de la démagogie devient l’emblème d’une société ouverte à la fraternité du métissage. Ségolène Royal projette le film avant son meeting. Bertrand Delanoë achète dix mille places pour les collèges de Paris. La MAIF et le SNES patronnent un dossier pédagogique téléchargeable sur zero deconduite.net qui fournit même des corrigés aux professeurs. Cette ruée laisse perplexe : veut-on ainsi renvoyer aux élèves leur propre image en les enfermant dans leur attitude, ou pis encore,   les encourager au désordre ? Pas le moins du monde. En réalité, il émane surtout de ces initiatives un fort parfum d’« ingénierie des âmes », comme si, chassée des classes, la  Leçon de morale  colonisait désormais la presse, les blogs et les écrans. Nul ne semble, à cet égard, s’aviser qu’en se pâmant devant la spontanéité et l’esprit de répartie d’adolescents issus de l’immigration, on risque de laisser croire qu’il y a là quelque chose d’exceptionnel, comme si ces enfants n’étaient pas des enfants comme les autres. C’est ainsi qu’à trop protester de son antiracisme, on finit par semer le doute. On nage donc dans la confusion et la bienpensance. Khoumba, nous dit-on, « résiste  au moule de l’école » La belle affaire ! Résiste-t-elle pour autant à celui des médias et de la publicité ? La poésie de la rébellion juvénile et son parfum éventé d’école buissonnière a la peau dure, comme la glorification du cancre. En queue de cortège, les libertaires férus de « scolarité participative » brandissent les drapeaux fanés d’un anarchisme à la mémoire courte, car c’est de jeunes gens « bien instruits » que Rabelais a peuplé son abbaye de Théléme.

Une voix discordante dans ce concert, celle de l’expert Philippe Meirieu. Craignant que le public ne fasse un amalgame entre le film et ses propres théories pédagogiques, il se désolidarise de François Bégaudeau dont il avait pourtant encensé le livre. L’intéressé n’en a cure. Après avoir beaucoup reçu de ses élèves, il a quitté les classes depuis  deux ans. Il a bien fait de partir. Je ne crois pas en effet que les subtiles considérations sur l’emploi des virgules auxquelles, entre deux facéties de collégien, il se livre dans son Antimanuel de littérature, trouveront longtemps un public si l’on persiste à former les adolescents à la lumière de ses principes.

                                                                                                           Michel Leroux.

 

paru dans Commentaire, Hiver 2008-2009