RECONSTRUIRE   L'ECOLE

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  Françoise GUICHARD

 

De mal en Pisa...  

 

    Depuis près d’un mois sont tombés -- c’est le mot -- les résultats de la dernière enquête PISA, acronyme du Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves, réalisée par l’OCDE.

     Le site "La France dans Pisa", une mine, indique dans les moindres détails la méthodologie adoptée. Retenons seulement, pour ce qui nous concerne, que cette enquête concerne 65 pays, qu’un échantillon significatif de 4300 élèves âgés de quinze ans, (donc des collégiens de troisième), a été testé, et que la « majeure » choisie demeure, comme en 2000, la « compréhension de l’écrit ».

     Toujours sur ce site, de magnifiques graphiques, jolis comme un bouquet de tours (de PISA, évidemment), et que l’on peut synthétiser rapidement mais brutalement par la formule : ça ne s‘arrange pas vraiment. Bref, c’est de mal en PISA.

     Certes, la situation n’est pas totalement catastrophique – ou du moins pas aussi calamiteuse que celle de la Suède, l’Irlande ou la Tchéquie. C’est « à peine moyen », comme on écrit sur les bulletins scolaires quand on ne veut pas d’histoires avec les potaches … Le score de la France, 496, est à peine supérieur au médian de l’OCDE, 493 – et largement inférieur, non seulement à celui des Chinois, qui caracolent en tête avec un mirobolant 556, mais aussi à celui de petits pays plus proches de nous, comme la Belgique ou les Pays-Bas.

     On peut évidemment émettre des réserves sur l’OCDE, technostructure libérale dont on sait qu’elle n’est pas précisément un organisme de progrès social, ou sur les critères qui ont présidé à cette évaluation. Il n’en reste pas moins que les résultats obtenus par nos « apprenants » ne corroborent pas exactement les propos de ceux qui considèrent, dans les IUFM, aux CRAP ou ailleurs, que « le niveau monte » : celui des collégiens français demeure assez poussif.

    L’enquête enfonce par ailleurs quelques portes ouvertes, mais il n’est peut-être, finalement, pas inutile de le rappeler : on observe d’importants écarts de performance selon le statut économique et social des parents. D’autre part, l’école française n’empêche pas l’écart entre garçons et filles de se creuser.

     Quant au fossé qui sépare les excellents élèves et leurs condisciples en grande difficulté, c’est devenu un abîme. Bref, nous sommes désormais installés dans une école non pas à deux vitesses, mais à trois ou quatre, et qui, au lieu de se donner les moyens susceptibles de combler PAR LE HAUT les écarts entre garçons et filles, « riches » et « pauvres », brillants sujets et cancres post-prévertiens, se contente de gérer, avec des réponses largement insuffisantes, inappropriées et dangereuses, la médiocrité pas même dorée dans laquelle elle enfonce les petits Français.

     Les réponses apportées par les Olympiens qui nous gouvernent rappelleront aux plus âgés d’entre nous les réactions du camarade Staline apprenant que le peuple russe mourait de faim suite à la collectivisation forcée des terres. C’est, dit-il, parce que l’on n’est pas allé assez loin dans cette collectivisation !

     Bref, puisque nous sommes au bord du gouffre, nous allons faire un grand pas en avant.

     Les réformes entreprises depuis bientôt vingt ans ont fait la preuve de leur inefficacité ? On va, gaillardement, continuer dans cette voie. Les « leviers d’action », pour reprendre l’expression du ministère, - c'est-à-dire les solutions envisagées pour redresser un tant soit peu la barre - sont, évidemment, très en-dessous de ce que l’on pourrait envisager de sérieux si l’on voulait VRAIMENT redonner aux élèves la possibilité de s’épanouir et d’acquérir des savoirs dans une école qui instruit : à qui fera-t-on croire que le « socle commun des compétences », véritable SMIC culturel du pauvre, peut permettre aux chères têtes blondes brunes ou rousses, de savoir simplement lire, écrire, compter et calculer [i] , les quatre piliers nécessaires à la poursuite d’études quelles qu’elles soient ?  

     Les autres réponses proposent, sous l’alléchant intitulé de « personnalisation », une accentuation de tout ce qui, depuis déjà des années, a contribué précisément à mettre en échec les enfants ; « l’aide personnalisée » et « l’accompagnement personnalisé », sous des dehors apaisants d’un « care » destiné à rassurer des parents persuadés que l’on va individualiser l’enseignement et l’adapter aux difficultés de leur enfant, ne sont en vérité qu’un cautère sur une jambe de bois, et une fumisterie qui ne permet pas, qui ne peut pas permettre à un élève en échec de combler en quelques heures hebdomadaires des lacunes qui remontent souvent au cours élémentaire.

     Quant à la « personnalisation des moyens », par le recours à « l’autonomie des établissements » et la mise en place du « programme CLAIR » [ii] , elle ouvre la porte, sous couvert d’ « expérimentation » et d’ « innovation » - formulations fort sympathiques contre lesquelles, a priori, personne, hormis quelques fâcheux, ne songerait à tonner - à une déréglementation de l’Ecole, avec la fin des programmes nationaux, donc, à moyen terme, celle des examens nationaux, et, au terme de cette logique, la fin de l’Ecole publique.

     Non, je n’exagère pas : souvenons-nous que c’est Ch. Morrisson, un expert de l’OCDE, structure technocratique et libérale comme on sait, qui proposait naguère de démanteler en douceur les services publics [iii] . La « personnalisation », qu’il s’agisse de celle des enseignements ou de celle des moyens, fait partie de ce que notre dynamique expert nomme « les mesures sans risques ». Ne résistons pas au douloureux plaisir de la citation longue :

     « Pour réduire le déficit budgétaire, une réduction très importante des investissements publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne comportent pas de risque politique. Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population ». [iv] .

     En clair, Le ministère et PISA nous rejouent l’histoire de la grenouille chauffée [v] : sous couvert d’ « accompagnement », de « personnalisation » et d’ « expérimentation », diminuez tout doucement la qualité de l’enseignement, en dissociant autant que possible les établissements et, alibi de la démocratie scolaire oblige, en vous gardant bien d’introduire une quelconque sélection. Vous aurez fait bouillir la grenouille avant même qu’elle ait compris ce qui lui arrive !

     Comme l’observait naguère sur son blog Mezetulle notre amie Catherine Kinzler [vi] , ces mesures permettront à terme « de rendre l’école exsangue de façon indolore et de tourner les familles vers la marchandisation de l’enseignement – comme on l’a déjà fait pour l’eau, les télécom, les énergies, comme on est en train de le faire pour la santé. La voie est tracée ».

     Résumons-nous avec accablement : quoi que l’on pense des critères d’évaluation scolaire de PISA, on observe un tassement des résultats pour les élèves français. Les réponses apportées, loin de résorber les inégalités entre les élèves et de mettre en place une école de qualité pour tous, ne peuvent que maintenir les écarts – quand elles ne vont pas les accentuer. Circonstance aggravante, les diverses « personnalisations », en accélérant la baisse du niveau des enseignements délivrés, ouvrent la porte à une marchandisation appelée de leurs vœux par toutes sortes de libéraux, dont Reconstruire l’Ecole n’est pas.

     En ces temps où s’indigner revient à l’ordre du jour – espérons qu’il ne s’agisse pas que d’une mode éphémère, bien-pensante et radicale-chic - il serait bon que s’insurgent ceux et celles qui n’acceptent pas de voir notre enseignement public se métamorphoser définitivement en une grande garderie molle, sans contenus ni exigences, et où ne demeureront que ceux dont les parents n’auront eu ni les moyens ni l’information pour la contourner.


Françoise Guichard, présidente de Reconstruire l'école