Le rayonnement de l'Antiquité



Il y eut un temps où le passé devenait vite presque aussi impénétrable aux hommes que l'avenir. De là vient peut-être qu'Homère ait ouvert son Odyssée par la célèbre invocation « Muse, dis-moi l'homme aux mille tours... ». Cet appel, sans doute rituel pour un poète du IXe siècle avant J.C., n'en suggère pas moins la difficulté de fixer par l'écriture des aventures vieilles de plus de trois cents ans, et jusque-là transmises par voie orale. Il semble dès lors bien naturel qu'Homère sollicite le secours d'une divinité au moment de composer l'épopée du retour d'Ulysse à Ithaque et de bâtir ainsi un repère monumental dans l'histoire de l'humanité.

Deux mille huit cents ans plus tard, L'Odyssée est disponible dans toutes les bibliothèques et librairies du globe, et l'empreinte de l'héritage antique dans notre culture est si profonde que cet ouvrage habite même la mémoire de ceux qui ne l'ont pas lu.

Il en va des monuments comme des livres, et, qu'ils appartiennent au monde des Beaux-Arts ou à celui de l'écriture, ces antiques phares balaient les deux directions du temps.
Les ruines, marques d'un passé dont seules subsistent les constructions les plus ambitieuses, exercent sur nous un grand pouvoir de fascination. Au même titre que les écrits historiques, littéraires ou juridiques, elles jettent un défi à nos entreprises en nous orientant sur le chemin de la civilisation. Voilà pourquoi sans doute, même quand nous croyons en avoir tout oublié, notre imaginaire puise encore aujourd'hui à la source du fonds antique.


Ruines et tableaux

Il émane du monde païen une lumière dont l'éclat naît de la réverbération du soleil sur les frontons de marbre, mais aussi de la grandeur morale diffusée par des ruines que le temps a sublimées. De même que seuls ont résisté les édifices faits des plus nobles matériaux, nous retenons surtout des époques mémorables leurs vertus et leurs exploits, les conflits et les violences étant laissés dans l'ombre, convertis en épopée ou magnifiés en tragédies.

Une même lumière intense et diaphane illumine les vitraux de nos églises, les images pieuses et les illustrations des vieux livres d'histoire contant le "roman national". Dans les grands peplums en Technicolor, elle teinte les cirques et les forums des couleurs vives et dorées si naturelles aux époques touchées par le sacré. Qui se représenterait d'ailleurs l'Antiquité en noir et blanc ? Cette lumière baigne aussi les tableaux de Claude Gellée, dit Le Lorrain, où, sous le regard d'un dieu, des mers scintillantes battent les marches ensoleillées des entrepôts et des sanctuaires. Moins éclatante mais tout aussi limpide, elle éclaire les compositions des ruinistes Pannini et Hubert Robert, le peintre favori de Diderot. C'est elle encore qui rayonne dans les premiers vers de "La vie antérieure" de Baudelaire, « J'ai longtemps habité sous de vastes portiques / Que les soleils marins teignaient de mille feux », ou dans le cinquième poème de "Spleen et Idéal" qui commence ainsi : « J'aime le souvenir de ces époques nues/ Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues. »

Cette lumière est celle d'un âge d'or dont Baudelaire souligne, dans le même poème, l'innocence, la robustesse et la santé. Car l'attrait exercé par les ruines ne naît pas seulement d'une émotion esthétique, d'une admiration historique ou d'une méditation sur le temps, mais aussi d'une nostalgie.

Cette nostalgie est liée au mythe de notre innocence primitive et au regret de ce que nous appelons spontanément "les temps héroïques", comme si les antiques constructions conféraient, à ceux qui les érigèrent, un statut supérieur d'humanité. Au sortir de leur traversée des millénaires, comment ces théâtres et ces temples qui connurent les événements les plus mémorables ne nous intimideraient-ils pas ? Personne ne l'a mieux senti que Joachim du Bellay dans ses Antiquités de Rome. A cette suggestion correspond un trait caractéristique des tableaux d'Hubert Robert, où l'on voit des personnages minuscules se livrer à leurs humbles occupations au pied des temples ou des aqueducs en ruines qui les surplombent.

Ce n'est en tout cas pas un hasard si l'architecture européenne a été si influencée par le modèle du temple grec, lieu d'élection des géomètres et des philosophes, dont la beauté rigoureuse, surtout dans l'ordre dorique, représentait, aux yeux de Jean-Jacques Rousseau et de ses contemporains, le symbole d'une pureté disparue. La vogue du néo-classicisme au moment de la période révolutionnaire, en particulier dans la peinture de David et de son école, a exprimé la même fascination.
Mais tournons-nous maintenant vers le rayonnement de la tradition écrite qui, relayée par la culture populaire, nous alimente en symboles, portraits et allégories. Là, surlignés par la décantation du temps si propice au manichéisme, d'irréductibles dévots de la droiture entrent en contraste avec des criminels dont la grandeur n'est redevable qu'à la taille de leurs forfaits.

L'écho des livres

S'il est un héros maître de ses passions, c'est bien Ulysse. « Là où il est inutile de se forcer, la pesanteur suffit », a écrit Roger Caillois. Cette pesanteur morale n'est pas l'affaire du roi d'Ithaque. Parce que les pires des tempêtes et les plus engageantes des tentations n'entament pas d'un pouce sa détermination à regagner son île, son voyage relève moins du périple fabuleux que du roman de la volonté. De hautes philosophies ont, depuis, théorisé la prise de pouvoir de l'individu sur lui-même, mais la plus grande des merveilles de l'Odyssée pourrait bien être le spectacle d'un homme qui, par un prodige de cohérence et de fidélité, exerce une pleine souveraineté sur lui-même.

Antigone est du même bois. Enterrée vive pour n'avoir pas transigé sur le respect des lois non écrites, la jeune Thébaine est une figure absolue de l'intégrité. Derrière elle surgit l'ombre du tyran Créon dont la folle démesure démontre avec éclat la supériorité de la démocratie.

Ce régime phare des Athéniens, avant d'être illustré par Périclès, a permis qu'une poignée de Grecs triomphe de l'armada de Xerxès. Eschyle l'a célébré dans Les Perses où la mère du roi, alertée par un cauchemar, s'enquiert du statut politique d'Athènes. La réponse du coryphée est sans appel :

Quel chef sert de tête et de maître à l'armée ?
— Ils ne sont esclaves ni sujets de personne.


Mais quittons un temps la Grèce pour nous tourner vers Rome dont les figures et les événements exemplaires relèvent moins du mythe que de l'histoire.

Ouvrons sur l'intraitable Cincinnatus, invité favori, depuis vingt-cinq siècles, des discours d'apparat, pour être retourné à sa charrue au terme d'un mandat qui lui confiait les pleins pouvoirs.

Enchaînons avec Régulus, martyr du respect de la parole donnée, que les Carthaginois torturèrent à mort en 256 avant J.-C.

Poursuivons avec Tibérius et Caius Gracchus, nobles victimes de ceux dont ils brûlaient d'améliorer le sort et qui , en 132 et 121 avant J-C., payèrent tour à tour de leur vie la passion pour la justice qui les habitait.
Achevons avec Spartacus, qui mourut en 71 avant J.-C. non pas sur une croix comme le voulut Stanley Kubrick, mais au premier rang de son armée d'esclaves révoltés.

La grandeur du gladiateur thrace n'a d'égale que la colossale inhumanité de son vainqueur Crassus. C'est donc à ce dernier qu'il revient maintenant, fort des six mille esclaves qu'il crucifia le long de la voie Appia, d'occuper la première place d'un bref catalogue de monstres. Les empereurs romains apportent naturellement une importante contribution à ce palmarès, de l'incendiaire et parricide Néron à Commode le mal nommé, en passant par Tibère, Caligula et Domitien. Aux pieds de ces grands maniaques travaillés par la folie du pouvoir, les arènes sont jonchées des dépouilles d'innocents où figurent les vierges chrétiennes livrées aux lions. Inutile de s'appesantir sur ce vivier d'horreurs où les auteurs de peplums ont abondamment puisé.

N'oublions pas, enfin, que les tyrans n'ont pas manqué non plus dans l'antiquité grecque, qu'ils aient régné en Thessalie, en Grande Grèce ou en Sicile, où des philosophes enchaînés leur crachèrent parfois leur langue au visage. Parmi ces monstres se détache l'inoubliable Phalaris d'Agrigente, l'homme au taureau de bronze.
La présence de ces souvenirs dans notre culture populaire est donc telle que, même si l'école cessait de les transmettre, la lumière de l'Antiquité filtrerait sans doute encore jusqu'à nous. Mais que véhicule-t-elle vraiment ?

Bilan


Il est certain que les badauds de l'horreur et les adeptes de l'attendrissement que nous sommes peuvent trouver leur compte dans l'évocation d'une Antiquité réduite aux couleurs contrastées de la férocité et de l'innocence. Ce n'est là cependant qu'un aspect mineur de l'attrait qu'elle exerce sur nous. Ce que nous en retenons principalement en effet, ou, si l'on préfère, ce que nous construisons autour d'elle, a surtout à voir avec l'esthétique et la morale.

S'il semble faire si beau dans l'Antiquité, c'est parce qu'un idéal y rayonne. Les horreurs mêmes des tyrans prêtent à cet idéal l'écran où se détachent les valeurs qui le constituent. Ce sont essentiellement le recul du chaos, la conquête de la justice, le règne du droit et de la loi. A ce titre, le genre du peplum s'apparente à celui du western. Derrière les chevauchées et les duels au revolver, la silhouette qui domine est en effet celle du shériff, l'homme par qui, comme dans Les Euménides d'Eschyle, l'enchaînement des représailles s'arrête avec la fondation de la justice. Dans ces mondes simplifiés par la légende, la leçon morale émane de figures héroïques dans leur détermination à combler le vide des institutions et réduire le désordre.

Le spectacle de Rome offre aujourd'hui le visage d'un palimpseste. Comme sur ces manuscrits où un texte nouveau vient recouvrir une inscription ancienne, l'Antiquité y perce de tous côtés, et jusque dans les églises. De la même façon, nos sociétés sont des palimpsestes moraux. Nous sommes en effet sourdement irrigués par ce que nous pensons avoir oublié, et la présence des Anciens dans notre univers moral pointe une direction qui est celle de la beauté, de la justice et de la conscience.

Michel Leroux.

Publié le 18 mai 2015