Reconstruire l'école, dans le cadre des états généraux de l'éducation, ouvre un dossier sur les menaces concernant l'enseignement disciplinaire. Cette rubrique est consacrée à la philosophie. D'autres seront bientôt créées pour les sciences économiques et sociales, les arts plastiques, le français, les langues, les langues anciennes, les mathématiques, etc. Nous attendons vos contributions.


Le 10 mars : une journée pour la philosophie (journée de débats organisée par les directeurs des U.F.R. de philosophie)

Programme

Lettre ouverte à Luc Ferry


Les organisateurs nous communiquent :

Mercredi 10 mars : une journée pour la philosophie


Le 10 mars prochain, dans de nombreux établissements universitaires de France, professeurs, étudiants, chercheurs, amis de la philosophie se rassembleront pour discuter de l'avenir de leur discipline. Dans plusieurs villes, des manifestations devraient suivre ces débats. Pourquoi cette journée? Professeurs et étudiants de philosophie ont aujourd'hui au moins trois raisons d'être inquiets:

1) Les aléas et les incertitudes pesant sur le recrutement des professeurs.  En deux ans, le nombre des postes offerts au CAPES externe de philosophie est tombé de 240 à 60. Il devient ainsi, cette année, inférieur à celui des postes offerts à l'agrégation, exceptionnellement porté à 90. Publiée après la clôture des inscriptions, cette étrange décision, qui ne peut s'expliquer que par l'intention de remettre en cause le système actuel des concours, a plongé dans le découragement de nombreux étudiants qui pensaient se présenter au plus accessible des deux. D'ores et déjà, la vie des départements de philosophie de nombreuses universités s'en trouve gravement affectée.

2) La perspective d'une réforme bâclée et doctrinaire de l'enseignement philosophique au lycée. Dans le cadre de l'imminente réforme des lycées, portant "allègement" des programmes et des horaires dans toutes les disciplines, l'enseignement de philosophie en Terminale Scientifique devrait être ramené de 4 heures à 3 heures, dont seulement deux heures réelles de cours. Par ailleurs, avec la nomination d'un "groupe technique disciplinaire" aussi restreint que peu représentatif, des préparatifs viennent d'être engagés, sans principes clairs ni garanties de réelle concertation, pour ce qui s'annonce comme une redéfinition globale de l'enseignement philosophique au lycée, consacrant sans doute la fin du "modèle français".

3) La perspective d'une révision drastique de la carte universitaire, mettant en cause les troisièmes cycles et bientôt la plupart des formations de philosophie. Les déplorables à-coups du recrutement des enseignants - que le Ministère pourrait atténuer en multipliant les dédoublements de classes et les possibilités de formation permanente - s'accompagnent de menaces directes sur une partie des filières de philosophie. D'ores et déjà, il a été conseillé  aux universités de désinvestir la préparation à l'enseignement philosophique pour mettre en place de nouveaux cursus "professionnalisants" dont la philosophie ne sera qu'une des composantes. Avec la conversion des premiers et des troisièmes cycles en formations pluridisciplinaires, cela signifie qu'il deviendra bientôt impossible de mener à bien des études de philosophie tout court, sauf en de rares "pôles d'excellence" réservés à quelques élus. Les professeurs et étudiants de philosophie qui se rassembleront pour cette journée ne sont mus par aucune crispation défensive. Ils entendent ouvrir le débat le plus approfondi sur la manière dont leur activité s'insère dans l'état des savoirs, dans le système d'enseignement et dans la société d'aujourd'hui. Mais ils refusent que l'avenir de leur discipline - comme celui de toute autre - soit mis au point en secret et décidé par décret. Et plus généralement, ils sont déterminés à combattre
toute politique éducative et universitaire qui mépriserait l'autonomie des disciplines constituées, la liberté de la recherche scientifique et les exigences d'une vraie culture générale, et viserait à les réduire. Ce n'est pas par cette voie, mais au contraire par la prise en compte de toutes ces exigences, que l'on bâtira l'école et l'université du XXIème siècle.


Programme

Débat

organisé à l'UFR de philosophie de Paris I,
à l'initiative de la coordination des directeurs
des départements et UFR de philosophie

Situation et avenir
de l¹enseignement philosophique


En Sorbonne, amphithéâtre Descartes,
le 10 mars 1999 de 16 h à 18 h.



Communications de
M. Bernard BOURGEOIS, professeur à l¹Université de Paris I
Mme Nathalie CHOUCHAN, professeur au Lycée Henri IV
M. Charles COUTEL, président de l¹Association des Professeurs de Philosophie de l¹Enseignement Public
M. Michel FICHANT, professeur à l¹Université de Paris IV
Mme Catherine FRICHEAU, professeur au Lycée Hector Berlioz
M. Denis KAMBOUCHNER, professeur à l¹Université de Paris X.

Sous la présidence de M. Laurent JAFFRO (Paris I).


Lettre Ouverte à Luc Ferry
par Frédérique Evenou, professeur de philosophie, Lycée Charles-le-Chauve, Roissy en Brie


Monsieur et cher Collègue,

Modeste et anonyme professeur de philosophie dans un Lycée de banlieue, sans autre responsabilité pédagogique que celle des classes qui me sont confiées chaque année depuis ma réussite à l’Agrégation en 1972, je m’étonne qu’au nom d’une ignorance, par vous-même reconnue, de ce que philosopher veut dire , vous prétendiez venir améliorer les programmes de nos terminales .
L’ignorance n’est pas vice, ce qui l’est, c’est sa dénégation. Que vous ne sachiez pas ce qu’est une dissertation philosophique, que vous ignoriez la différence entre dialectique et rhétorique1, ne vous permet pas d’en conclure qu’a fortiori les autres, qui ne peuvent certes se vanter d’une promotion sociale aussi brillante que la vôtre, n’en savent pas davantage. Votre méconnaissance n’est pas un argument qui vous autoriserait à faire, des confusions dont vous souffrez personnellement, obligations de service pour l’ensemble de vos collègues ; lesquels, bon an mal an, dans des conditions difficiles et que vos déclarations médiatiques ne font qu’aggraver, étant donné votre grand nom et le pouvoir politique dont vous disposez présentement, enseignent à leurs élèves ce que vous ignorez, et que vos responsabilités exigeraient pourtant que vous sachiez : ce qu’est une dissertation philosophique, et comment la distinguer de ses contrefaçons et simulacres rhétoriques.
Question de méthode, non de procédés ou de technique, et question fondamentale, qui engage la totalité du programme des notions, lequel peut légitimement être considéré comme le développement même de la notion de philosophie ; de sorte que ce programme, dont vous déplorez la lourdeur excessive comme si c’était une évidence, se trouve traité intégralement sans même avoir à y penser, et dans toutes les sections, y compris techniques, par tout professeur soucieux d’enseigner à ses élèves ce qu’ils doivent savoir faire pour réussir l’épreuve du baccalauréat. A condition bien sûr de savoir ce que c’est qu’une notion, et de se souvenir de la distinction fondatrice de la pratique philosophique, celle de l’intelligence, la commune puissance d’entendre, et des discours qui n’en sont que l’imitation, ou pire, la simulation. Un programme de notions, ce n’est pas un programme de discours, lequel, étant donné la maladie occidentale du bavardage, dont la philosophie est le remède, serait en effet, et par définition, interminable. Mais une notion n’est pas un thème, un mot, une rubrique, autorisant le regroupement de tous les discours où figure le même mot, de même que la recherche de la nature des choses dont il est question chaque jour ne saurait être confondue avec l’enquête historique sur ce qui a bien pu se dire et s’imprimer à leur propos « de l’antiquité à nos jours ». C’est ainsi que le programme se trouve de fait « allégé », sans pour autant être amputé, puisque toutes les notions sont nécessaires pour comprendre la moindre chose, comme l’est toute la physique pour appréhender un canard qui barbotte dans une mare au soleil. Il faut et il suffit se souvenir de ce qu’est une idée, terme de cette recherche qu’est la dialectique. L’intelligence n’est pas la mémoire, sauf pour qui pense avec ses oreilles, qu’il doit alors avoir bien longues — et c’est ce qu’on appelle ordinairement un âne.
La pratique dialectique n’est pas une revue d’opinions, un collage, ou un bricolage de discours, une composition de discours, et, pour qui a appris auprès des vrais maîtres de l’art ce que penser veut dire, « l’histoire des idées », dont vous réclamez l’introduction est un oxymoron. Il n’est d’histoire que des doctrines, soit des dogmatisme — écoles et sectes — ou des croyances, soit des religions. Il n’est d’enquête, historia, qu’en ce qui concerne les opinions ou idéologies ; laquelle a sa valeur, certes, mais seconde et dérivée : outre qu’elle satisfait la curiosité et enrichit la connaissance de la nature humaine, elle rend possible la prudence et permet au philosophe — à l’auteur — les adaptations « ad captum vulgis loquis » nécessaires à sa protection personnelle ainsi qu’à celle de la philosophie. Mais nous ne sommes vous et moi que des professeurs, non des maîtres ; il s’agit pour nous d’initier les élèves à la philosophie, d’être le médiateur du passage de la croyance à l’intelligence des vraies notions ; point n’est besoin alors de les informer de ce qu’ont cru les autres, mais plutôt de s’informer de ce qu’eux-mêmes croient présentement ; et pour ce faire, il suffit d’écouter ce qu’ils disent, et de lire ce qu’ils écrivent — pratique ordinaire du professeur qu’A. Etchegoyen nomme , je ne vois pas pourquoi, « communication », et qu’il présente, ce que je saisis encore moins, comme une innovation ! — ; et plutôt que d’encombrer davantage leur mémoire déjà pleine de discours sans intelligence, il s’agirait plutôt de réveiller leur intelligence, égarée par tant de discours contraires, en les aidant à faire le vide afin de procéder au tri : examen critique de la vérité des opinions, destiné à les mettre en défiance à l’égard de tout discours de belle apparence, à l’abri de tous les beaux et hauts parleurs : la dialectique est l’arme contre la rhétorique, elle rétablit l’esprit en sa souveraineté naturelle, en sa fonction de juge et d’arbitre des discours : indifférent à tous, incrédule par méthode, et décret .
« La vertu de sagesse (...) est une lutte contre la croyance ; mais non pas contre telle croyance qu’on n’a pas, mais contre ce qu’on croit. » Car autrement, poursuit Alain, l’amour de la vérité est faible et sans aucune puissance. Et c’est bien là ce qui distingue l’amoureux des idées, le philosophe, de l’amateur de discours, le philodoxe dont se moque Platon au livre V de la République : celui qui court partout comme s’il avait loué ses yeux et ses oreilles, à la remorque de l’actualité, dans la crainte permanente d’avoir manqué quelque intéressante nouveauté. Consommateur de modernité, touriste de l’intelligentsia, cette espèce de badaud papivore guettant les « évolutions contemporaines de la philosophie » alors que de philosophie, il n’a pas encore entendu le premier mot, et faisant parade des « textes nouveaux pour une philosophie nouvelle », alors qu’il ne sait pas lire les anciens, sera toujours parfaitement déplacé dans une salle de classe terminale, spécialement en banlieue, nonobstant son succès comique.
Je sais bien que l’idée de philosophie — c’est-à-dire l’idée d’idée, et avec elles toutes les idées, y compris celle de république — s’est perdue dans l’histoire de son enseignement, et ceci dès l’antiquité, comme en témoigne le conflit de Platon et d’Isocrate, que le premier a conceptualisé par la distinction du philosophe et du sophiste. Philodoxe, intellectuel, ou clerc, ces professionnels du discours, dont ils font commerce, carrière, et succès mondains, se sont faits, depuis l’aube de la société occidentale, les spécialistes de la trahison de l’esprit libre et du jugement, en ce qu’ils ajoutent aux obstacles naturels à la philosophie cet obstacle artificiel qu’est leur propre enseignement, frauduleusement baptisé « philosophique », et qui rend de ce fait les premiers inaccessibles au traitement dialectique : car la pensée vraie est enfermée dans la prison d’une « doctrine », soit d’une opinion psychologiquement, sociologiquement, historiquement déterminée. C’est bien l’ambition sociale et politique qui, depuis Platon, conduit ceux dont la charge est de transmettre l’héritage culturel des grands textes des grands auteurs, à substituer à l’enseignement magistral leur discours de commentateurs, cours faussement magistral mais très réellement comité de censure de l’enseignement des maîtres, par l’interdit qu’ils jettent sur la lecture directe, et qui donne naissance à ce monstre à mille têtes qu’est la philosophie des professeurs, ou « comment taire » les textes.
Il suffit que, dans ce genre funeste, vous vous signaliez par vos publications et vos déclarations médiatisées : il nous reste au moins le recours de ne pas vous lire ; mais est-il besoin que Luc Ferry illustre davantage son nom, et de la plus sinistre manière, en rajoutant au tombeau de Socrate la dernière pierre, qui consiste à assurer le triomphe, au sein même de l’institution scolaire, et par le biais d’instructions ministérielles définissant le programme, de l’enseignement des sophistes contre celui des philosophes, de l’enseignement des plus mauvais élèves sur l’enseignement des maîtres ? Car, qu’est-ce donc que ces « écoles » partisanes qui tiennent les unes pour la matière, les autres pour l’esprit, les unes pour l’expérience, les autres pour la raison, les unes pour les noms, les autres pour les idées, les unes trayant le bouc pendant que les autres tendent le tamis, qu’est-ce donc que tous ces « -ismes » qui se font guerre et font de la pensée un champ de ruines, sinon l’histoire des contresens que les élèves ont fait depuis l’antiquité sur les paroles des maîtres ? Platon n’était pas plus « platonicien » que Lacan « lacanien », un maître est au-dessus de ses propres discours, et c’est ce qui le fait maître de son discours dont ses disciples sont souvent les esclaves : porte paroles comme on porte les babouches. Est-il permis d’ignorer, quand on se mêle de réformer l’enseignement de la philosophie, que les discours seuls sont susceptibles de s’opposer, et même d’évoluer, pas les pensées — à moins d’appeler pensée n’importe quel discours et d’oublier la distinction qui fonde la philosophie, et rend raison de sa nécessité éternelle, je veux dire de son urgente actualité, et que je rappelais ci-dessus — ? L’enseignement des contresens sur la philosophie, des opinions sur la philosophie, dans les lycées, est superflu : les élèves savent en faire eux-mêmes sans qu’il soit nécessaire de le leur apprendre, cette compétence est la plus généreusement répandue : il suffit de parler sans faire attention à ce qu’on dit, et de laisser aller le discours, y compris quand on cite Platon, Descartes ou Kant. Vous-même n’hésitez pas à vous référez à Hegel1 pour légitimer la transformation du corpus des oeuvres philosophique en « galerie d’opinions », soit en supermarché démocratique du bavardage où l’on viendrait choisir son opinion comme un paquet de lessive. Car chacun sait, n’est-ce pas, que l’histoire de la philosophie est devenue philosophique ! « Omo », en effet, lave plus blanc.
C’est ainsi que se commet quotidiennement, à coups de discours sans art ni intelligence de la vérité, l’assassinat de Socrate en ces esprits adolescents. Le résultat le plus fréquent d’un tel « renseignement » sur toutes les sottises qui ont pu se dire et s’écrire étant de leur faire perdre le peu de bon sens et les quelques notions qu’ils avaient en arrivant, et de leur donner permission, sous couvert « d’être en philosophie », de dire et écrire n’importe quoi sur n’importe quel sujet — si du moins on en juge par les absurdités qu’on lit parfois dans leurs copies, qui sont seulement plus maladroites que celles, nombreuses aussi, qui pourtant ont les honneurs de la publication. Heureusement qu’ils oublient ces discours insensés une fois passé leur examen, de la même façon et pour la même raison que le jugement des siècles fera tomber ces mauvais livres dans l’oubli, commémoration du mépris ; mais aussi ils n’auront rien appris et de tels « cours de philosophie » sont un gaspillage de temps et d’argent insupportable au contribuable que je suis. Bel argument pour les remplacer par des leçons de « communication » libérées du souci d’avoir quelque chose à dire. Mais aussi bien il ne s’agit dans tout ceci de philosophie que par homonymie, et bien au contraire d’égarement dans le discours, de discours sans tête, de « libéralisme » en matière de discours, libéré de toute obligation à l’égard de la nature de la chose dont il parle. Anarchie et débauche de parole qu’A. Etchegoyen propose d’aggraver encore en remplaçant la contrainte de la dissertation par de plus libres rédactions3. Mais qui connaît encore les règles de la dissertation philosophique, sinon des professeurs obscurs, ignorés du public et des maisons d’édition ? Nos élèves n’ont nul besoin d’être encouragé à dire et penser, et par suite faire, n’importe quoi : ce qui leur manque, c’est la discipline, en tous domaines, et à tous les sens du terme ; et ce que nous, professeurs de philosophie, avons à leur enseigner, c’est la discipline fondamentale, principe de toutes les autres, et qui concerne le discours intérieur. C’est la seule éducation à la citoyenneté qui soit véritablement citoyenne. Quand à l’intégration sociale au monde si corrompu soit-il, n’en déplaise à Ph. Meirieu qui a lui aussi des yeux pour ne pas entendre ce qu’il lit, c’est l’idéologie qui en est l’instrument, mais pas la philosophie.

Monsieur, je vous demande de bien vouloir respecter ceux de vos collègues qui sont plus soucieux d’apprendre à lire les grands auteurs, afin de débrouiller leur pensée troublée par des discours séducteurs, que de publier ces abrégés, résumés et commentaires qui flattent la paresse intellectuelle générale en dispensant les consommateurs de prêt à penser de se confronter à la difficulté formatrice des oeuvres majeures. Respectez ceux de vos collègues qui osent encore penser que la question : « qui était Socrate ? » ne saurait trouver sa place dans un QCM destiné aux élèves non-pensants — qui constituent, paraît-il, ce nouveau public auquel nous devons nous adapter —, tant elle est décisive et fondatrice de tout enseignement authentiquement philosophique. « Qui était Socrate ? » autrement dit comment, nous qui ne sommes pas Socrate, parce que nous n’en avons pas l’art, qui ne sommes pas même les bons amis de Socrate, car savons-nous s’il nous aurait retenus pour notre naturel philosophe, comment nous, gens de métier seulement, pouvons-nous être professeurs, professionnels, sans pour autant devenir des sophistes, rendant à nos élèves, transformés par là en usagers, ce bien mauvais service qui consiste, moyennant finance, à les dispenser de penser ?
Certes, le sceau du pouvoir politique est impuissant à oblitérer l’autorité des maîtres fondateurs de notre discipline, et nous désavouons par avance toute instruction ministérielle en contradiction avec les instructions écrites que nous ont laissées les auteurs. Mais il peut favoriser ou entraver le difficile travail de la transmission de leur enseignement. L’incompétence ne saurait faire loi du seul fait qu’elle soit, comme il est naturel, toutes les belles choses étant difficiles, largement majoritaire, et il est inacceptable de laisser la philosophie être redéfinie par le premier venu. Il suffit que l’assassinat de Socrate soit commis régulièrement dans l’interprétation erronée du programme des notions, dont témoignent un si grand nombre de publications scolaires ou universitaires : point n’est besoin d’en rajouter encore en inscrivant les contresens sur la philosophie dans la lettre même du programme de philosophie. Car si nous faisons déjà l’impossible pour comprendre et expliquer ce que nous avons lu, pour les miracles, nous vous demanderons des délais : des crédits horaires supplémentaires seront en effet nécessaires pour que les professeurs de philosophie pas trop indignes de ce nom, procèdent, en un premier temps, à la critique de leur programme, afin, en un deuxième temps, d’avoir les coudées franches et place nette pour leur enseigner droitement la philosophie, la philosophie éternelle, celle qu’ils devront toujours savoir, quelles que soient les fantaisies, les fantasmes et les évolutions de ceux qui font dans leurs palais des plans d’éducation. Cette philosophie éternelle, celle des auteurs classiques, ceux qui seuls méritent d’être étudiés dans les classes, — et qui n’est dite « culture de classe » qu’à la faveur d’un méchant jeu de mot —, cette philosophia perennis ne sera jamais démodée, tant qu’il y aura dans les cités des orateurs habiles à faire croire, à transformer la cause juste en cause injuste, le progressiste en réactionnaire (et inversement), le licenciement en plan social, la garantie statutaire de l’emploi en impunité sociale, la protection sociale des salariés en privilège de nantis, etc. — pour le développement de cette litanie de la malhonnête intellectuelle, dont l’impudence actuelle donne la nausée, consulter la presse — ; il sera toujours opportun de libérer les jeunes intelligences de la toute puissance des discours, soit des discours de l’importance, des discours du pouvoir, afin de former des esprits incrédules et des citoyens incommodes aux pouvoirs. Et pour remplir ce devoir imprescriptible à l’égard des nouvelles générations, l’aristocrate Platon serait largement suffisant, si on ne le réduisait pas au « platonisme » afin de censurer son redoutable enseignement. Redoutable aux apprentis tyrans ainsi qu’à la cohorte des esprits faibles — en latin : imbéciles — qui les applaudissent.

Ce pourquoi, Monsieur, je vous adresse la même supplique qu’au Ministre Claude Allègre, dont vous êtes devenu récemment le collaborateur : puisque vous en avez le goût, contentez vous d’administrer la chose publique, au lieu d’oeuvrer à la détruire ; et demeurez en paix sous les projecteurs de l’actualité, si vous y trouvez du plaisir ; mais laissez nous, dans l’ombre, travailler ! Apprendre à lire les bons auteurs, à former des lecteurs, et non pas, comme on nous le demande avec une insistance indiscrète, des électeurs-producteurs-consommateurs, les rouages et instruments dont l’économie politique mondiale aurait, dit-on, besoin. Insistance inquiétante, car l’école doit rester laïque si on veut qu’elle mérite son nom d’école, et échapper à l’influence de toute école, de toute secte et de toute religion ; or la religion de la libre entreprise est religion comme les autres, avec ses églises, ses temples et ses grands prêtres tonitruants,— comme l’est aussi la religion de la jeunesse, cette pédolâtrie qui démange les plus hauts responsables de l’éducation —, si toutefois on sait former correctement la notion de religion. Mais peut-on encore de nos jours enseigner l’impiété à l’égard de toutes les grandeurs d’établissement sans être accusé et condamné pour corruption de la jeunesse ?