Quelques idées simples sur le LMD

1. Les cursus sont organisés en trois cycles. Chaque cycle doit avoir son propre débouché, clair et reconnu.

2. Si les masters-recherche n’ont pas d’autre débouché que de s’inscrire en thèse, ils n’auront pas de clients. Quels licenciés voudront « en prendre » pour 5 ans de plus (minimum) alors que le professorat des écoles, le Capes et les masters professionnels (qui, eux, constituent un diplôme à part entière) leur tendent les bras ?

3. On ne peut pas bricoler un master-recherche en collant une maîtrise et un DEA, qui appartenaient à des cycles disjoints. Le master est désormais un cycle unique qui doit avoir sa propre cohérence.

4. Beaucoup de licenciés s’inscrivaient en maîtrise parce qu’ils voulaient prendre une année de «battement» (ou de réflexion) en faisant un travail plus personnel. Ils passaient ensuite le Capes ou l’agrégation (maîtrise indispensable). Certains – peu nombreux et souvent « poussés » par leur directeur – faisaient un DEA dans la foulée. Mais c’est parce qu’ils s’étaient d’abord inscrits pour un an et avaient ainsi pris goût à la recherche. Ce phénomène ne se produira pas si on « cueille » les étudiants en licence dans la perspective d’une thèse.

5. La rédaction de deux mémoires successifs était déjà une aberration, due à « l’invention » du DEA sans remaniement de l’architecture existante. Il faut profiter du nouveau dispositif pour mettre un terme à cette incohérence : un seul mémoire en fin de master.

6. Les DESS et DEA français étaient les seuls diplômes à Bac+5 reconnus sur la scène internationale. D’où leur attractivité pour des étudiants étrangers sortant d’une licence (à Bac+4 selon le standard mondial). L’«harmonisation européenne» va faire perdre à la France cet avantage comparatif.

7. Si le master-recherche, tel qu’il est en ce moment prévu, se met en place, les Universités vont avoir affaire au sortir de la licence à la concurrence de l’EHESS, qui sera tentée de recruter à Bac+3 pour offrir un master complet. A l’heure actuelle, cette concurrence ne s’exerce qu’au niveau du DEA. Il en va de même avec les ENS, qui sont en train de mettre en place des masters-recherche performants, ouverts à des étudiants sélectionnés par une Commission mixte ENS-Université.

8. Si le nombre des étudiants inscrits en master à l’Université est trop faible, ces cours ne pourront être ouverts pour des raisons budgétaires. Les maîtrises disparaîtront dans de nombreux départements.

9. Dans les universités américaines, le master constitue un cycle d’études disciplinaires après quatre ans de college beaucoup plus ouverts à l’interdisciplinarité. La recherche commence en PhD, c’est-à-dire en doctorat.

10. Il en va de même en Espagne : la licence actuelle est à Bac+5 et intègre dans certains cas la « maîtrise». Mais il s’agit toujours d’années d’études disciplinaires, débouchant sur un diplôme requis pour les concours du secondaire (équivalents de notre Capes). C’est ensuite que commencent les « cursos de doctorado ».

11. Le niveau actuel d’un licencié en France est beaucoup trop faible pour s’engager dans une recherche digne de ce nom. Deux années d’études supplémentaires dans la discipline semblent indispensables, surtout si les licences deviennent davantage pluridisciplinaires.

12. Si un licencié s’engage dans deux ans de master-recherche pluridisciplinaire, il n’aura plus le niveau minimal pour présenter l’agrégation dans quelque discipline que ce soit. Comme l’a dit (avec une grande joie) Philippe Meirieu : « Le LMD sonne le glas de l’agrégation ».

13. De tels masters-recherche ne pourront être à la rigueur mis en place que dans des «pôles d’excellence», en partenariat avec les Grandes Écoles et les organismes de recherche. Ils ne concerneront donc qu’un nombre infime d’étudiants. La très grande majorité des départements actuels deviendront des « collèges universitaires », s’arrêtant à la licence et où aucune recherche ne sera possible. Les Présidents d’Université pourront alors alourdir les services des maîtres de conférence et professeurs (rapport Espéret, projet de loi de modernisation des universités).

14. Conclusion : il faut mettre en place un cursus en trois cycles offrant des débouchés clairs à chaque palier :
- une licence davantage pluridisciplinaire qu’aujourd’hui car la culture générale des bacheliers est insuffisante : prérequis du concours de professeur des écoles.
- un master d’études disciplinaires approfondies : la première année (qu’on continuera à appeler maîtrise mais où il n’y aura AUCUNE recherche) sera un prérequis du Capes. La deuxième année (ressemblant à l’actuelle maîtrise) sera un prérequis de l’agrégation et/ou de l’inscription en doctorat.
- Les Écoles doctorales offrent une formation à la recherche débouchant sur la thèse et assurent les post-docs. Ce dernier point est essentiel : le nombre des post-docs en France est dérisoire.

Pedro Cordoba, maître de conférences (langues romanes) à Paris IV, président de l’Association «Reconstruire l’école» – contact : pedrocor@club-internet.fr