Lettre ouverte

par Alain Leduc


 

J’enseigne. J’enseigne l’allemand. J’enseigne la littérature allemande. Je suis donc trois fois coupable. Coupable de faire partie de ces fonctionnaires paresseux qui parasitent la société et ignorent tout de la «vraie vie » (consistant, comme chacun sait, à suspendre l’épée de Damoclès du chômage au-dessus de son lit) ; coupable de m’intéresser, pire, de vouloir intéresser de jeunes étudiants à une langue désuète, impropre à la communication moderne et, de surcroît, élitiste ; coupable enfin de perdre du temps à étudier des œuvres selon des critères d’un autre âge et de nier ainsi, dans un même assaut de conservatisme, que la culture est une marchandise « comme les autres » et que « tous les goûts sont dans la nature ».


Cette culpabilité du professeur, dont je me fais ironiquement l’écho, a ceci de particulier qu’elle n’est ni tout à fait réelle ni tout à fait un fantasme ; elle est de l’ordre de l’implicite. Grâce à ce statut flottant qui empêche en même temps de la dénoncer et de la nier, elle est devenue l’arme de prédilection de ceux qui voudraient réformer l’Éducation Nationale, leur permettant de mener une guerre non déclarée contre le corps enseignant. C’est sur ce Cheval de Troie que j’aimerais, dans ces lignes, attirer l’attention du lecteur et, si possible, le regard critique de mes collègues assiégés.


Les attaques contre les professeurs ne datent pas d’hier. Coupables d’être à la fois abrités du chômage (alors qu’une partie de la population pointe à l’A.N.P.E.) et bénéficiaires de vacances à rallonge (alors que l’autre partie se tue au travail), cette corporation se voit particulièrement exposée au ressentiment d’une société en pleine crise. Je me rappelle cette mémorable séance de psychopédagogie, dans le cadre de la formation des professeurs nouvellement certifiés ou agrégés, au cours de laquelle un jeune spécialiste s’est employé à nous démontrer que nous n’avions, en fonction de leur milieu, que mépris ou envie à attendre de nos futurs élèves. S’agissait-il d’une saine mise en garde contre les dangers de l’angélisme qui menace tout jeune professeur inexpérimenté et idéaliste ? En apparence seulement. Car de façon plus profonde et insidieuse, l’objectif de cette entreprise de démoralisation était bien de culpabiliser les enseignants, de leur faire perdre toute fierté à l’égard de leur concours réussi et du savoir qu’il suppose, et de les persuader que seul un pur hasard social leur avait permis d’atteindre la confortable situation qu’ils occupent. Perdant son sens initial de science de l’éducation des enfants, le terme « pédagogie » devenait alors étrangement synonyme d’autocritique, voire d’auto flagellation. Est un bon professeur celui qui ne se fait plus aucune illusion sur la valeur de son diplôme et les vertus civilisatrices de son enseignement, et accepte de se plier, en guise d’expiation, à la réalité socio-économique du monde telle qu’elle se manifeste dans la relativité des publics scolaires. Alors que les Lumières, qui fondent la tradition de notre enseignement républicain, nous ont appris jusqu’ici que le savoir rend libre, il sera désormais demandé à ses représentants de devenir de bons soldats obéissants destinés à former de bons citoyens adaptés et dociles.
Et cela marche ! Comme les enseignants sont en général des personnes consciencieuses, humaines et soucieuses de justice sociale, il ont très rapidement intériorisé ce discours culpabilisant et ses directives implicites. Et c’est ici que s’est produite, à mon sens, une collusion de points de vue qui restera le grand drame des années 80 et 90 : celle du libéralisme de droite et du relativisme de gauche. En obligeant peu à peu les enseignants à penser que leur savoir était l’incarnation d’une culture bourgeoise et rétrograde, et qu’il fallait donc le déboulonner de son piédestal, les ayatollahs de la pédagogie moderne se sont mis à faire le lit de cette monstrueuse pensée unique qui ne reconnaît d’autre valeur que celle de l’argent et d’autre hiérarchie que celle de l’audimat et des parts de marché. Chose étrange tout de même que de voir le bon peuple de gauche, animé sans doute de sentiments louables, détruire lui-même la seule arme dont il disposait pour s’opposer à la loi du plus fort et livrer, pieds et poings liés, une jeunesse déjà largement gavée de sous-culture médiatique et publicitaire, élevée dans les fast food de l’uniformisation et du prêt-à-penser, au pouvoir absolu de l’establishment économique.

A vrai dire je m’interroge – et je m’interrogerai sans doute encore longtemps – sur les motivations profondes de tous ces conseillers en formation, pédagogues et autres préposés à la communication que l’on voit prêcher la bonne parole à tous les niveaux de la hiérarchie. S’agit-il de l’avant-garde éclairée du « nouvel ordre mondial »? Ou bien d’idéologues mus par la conviction sincère – quoique paradoxale – que la justice sociale réclame la disparition des références culturelles communes ? Dans tous les cas, les arguments avancés pour justifier le démantèlement de « l’enseignement traditionnel » relèvent de la même pensée indigente qui privilégie le court terme gestionnaire et la démagogie adolescentrique au détriment de toute réflexion approfondie qui exigerait qu’on ne sépare pas la question de l’école dans la société de celle de l’homme et du sens de la vie
(1).
Se sont-ils interrogés seulement une fois, tous ces chantres modernes de la communication et de « l’ouverture à l’autre » (au ton le plus souvent dictatorial et au langage presque toujours incompréhensible), sur les conséquences réelles de leurs directives ? Ne savent-ils pas – ou feignent-ils d’ignorer – que l’être humain se constitue d’abord en apprenant le monde où il survient et non en réduisant ce dernier aux stéréotypes de son milieu socio-culturel ; que sous le couvert de recentrer l’école sur « l’apprenant » (c’est-à-dire l’élève) ils ne feront que l’asservir davantage à des pulsions narcissiques, des désirs standardisés et des opinions qui ne viennent pas de lui ? L’histoire, la philosophie ou le simple bon sens ne leur ont-ils pas appris, enfin, que la relativisation, autrement dit la négation des valeurs de l’esprit et du savoir, aboutit toujours, en dernier ressort, à l’affirmation par défaut de la valeur unique de l’argent ou, par réaction, à la recherche désespérée de « paradis artificiels » ou de « valeurs refuges » telles que l’intégrisme religieux ou l’extrémisme politique ?


Attaquée de toute part, et pour commencer par son ministre, l’école de la République est, je le crains, en train d’abdiquer. Ayant introduit dans la citadelle le Cheval de Troie de la culpabilité, l’alliance du libéralisme et du relativisme, du « tout se vend » et du « tout se vaut », exerce maintenant à visage découvert son action uniformisante sur des enseignants qui osent de moins en moins défendre les valeurs du savoir et de la pensée. Certes, je ne nie pas que certains collègues adhèrent par conviction à l’idéologie de l’adaptation ; mais bien plus nombreux sont ceux qui le font soit par conformisme, par peur d’être différents ou de paraître « ringards », soit par découragement, et c’est à eux que je lance un appel : si c’est ce « meilleur des mondes » soumis aux pleins pouvoirs de l’économie que vous souhaitez pour vos élèves (ou étudiants) et pour vos enfants, alors jetez vite ces lignes aux orties. Dans le cas contraire, armez-vous de ces mêmes orties pour en fouetter autour de vous ceux dont l’esprit et la volonté n’ont pas encore été complètement infiltrés par le diktat confortable et fallacieux du « on ne peut pas faire autrement ».
De la maternelle à l’université, l’école est peut-être aujourd’hui le dernier bastion de l’idéal républicain. Il faut donc se battre pour elle si l’on veut espérer que l’humanisme de Kant, de Goethe ou de Voltaire ne soit pas définitivement rangé au magasin des accessoires de l’histoire et voir un jour sortir de son sein des citoyens capables de renouer les liens entre la pensée et l’action, entre la justesse des vues et le courage politique, de manière à rendre au monde le visage de l’humain.
Passés maîtres dans l’art de l’amalgame, nos adversaires ne manqueront pas de taxer d’élitiste le propos que je tiens. (Il est vrai que, pour eux, demander à l’élève de réfléchir, c’est déjà l’opprimer.) Du reste, je suis bien conscient que ces paroles sont violentes, voire belliqueuses, toutes remplies d’une indignation accumulée au long des années. Mais trop longtemps nos adversaires ont précisément compté sur notre bonne éducation pour imposer petit à petit leurs conceptions délirantes et totalitaires. Je crains que le temps des pourparlers « politiquement corrects » ne soit révolu. L'heure est à l'action.

Alain Leduc
Maître de conférences en Allemand, Université du Littoral-Côte d’Opale


(1) Voir les projets actuels de réforme du C.A.P.E.S. de langues! Plus de littérature, plus de dissertation, civilisation réduite à la connaissance des dernières décennies! et j’en passe…, le tout sous le prétexte qu’une langue doit d’abord servir à communiquer, et qu’un professeur de langues n’a pas à se prendre pour un historien, un spécialiste de littérature ou, pire, un philosophe.