Délocaliser l'enseignement par visio-conférence ?



Ces idées furent échangées il y a deux ans sur une liste de discussion.

Délocaliser ? Beaucoup de monde y pense depuis belle lurette. Vous imaginez les économies et les suppressions de postes ? Avec en guise d'examens la carte de compétences chère à l'ERT et à l'OCDE.
Certes le logiciel de traitement des données des cartes de compétences est assez obscur, mais au fond, qui s'en soucie ?

Certains enseignants décrivent (en privé seulement) les amphis remplis d'étudiants très agités ; cependant que la prestation est retransmise par vidéo-conférence dans d'autres amphithéâtres, pleins eux aussi, et dans lesquels le calme règne...

On imagine aisément que personne n'aime parler dans le brouhaha constant. Or, comme c'est un cours magistral où l'auditoire n'intervient pas - intelligemment du moins - pourquoi les professeurs ne restent-ils pas tranquillement chez eux, le cours étant entièrement retransmis sur internet ? Ils y gagneraient en confort professionnel. Une webcam suffit, et coûte beaucoup moins cher que l'investissement et l'entretien des locaux universitaires, et le salaire des vigiles qui tentent vainement de maintenir l'ordre.

Remarques supplémentaires : si le cours est bon, il suffit pour tous les pays francophones, et il suffit de l'enregistrer une fois. Donc la faculté leur paie la prestation une fois, et n'a plus aucun besoin de leur payer un salaire le restant de leur vie, ni la France entière de recruter aucun autre professeur de la spécialité concernée. Super les économies.
Et soyez sûrs que "l'économie de la connaissance" de la stratégie de Lisbonne met tout en oeuvre pour le réaliser.
Inutile d'entretenir des locaux universitaires, dont les taux de profit en termes de rentabilité capitaliste sont nuls. Et en plein Paris ? Vous imaginez ce qu'ils rapporteraient en loyer de bureaux ? Que les étudiants (??) restent tranquillement chez eux, devant leur ordinateur et leur part de pizza et leur tasse de café avec les copains. Regardant éventuellement, mais vraiment éventuellement, un cours sur le DVD.

_______________________________________________


Le texte ci-dessus est l'objet de l'imagination de quelques professeurs, en mai 2006.

Voici maintenant la réalisation.

L'article ci-dessous nous a été aimablement envoyé par un correspondant.
Le présent éditeur n'est pas responsable des fautes d'orthographe, ce n'est pas nous qui avons écrit ce qui suit.


Des étudiants en médecine à cours de DVD


GRENOBLE / mercredi 7 mai 2008 par NARDO


Les petits bizuts grenoblois de la fac de médecine se morfondent depuis que leurs cours en amphi ont été remplacés par des enregistrements. Etat des lieux deux ans après la réforme du futur.
En première année de médecine, dans les amphis grenoblois, il n'y a plus de chahut. Ni de profs. Ni d'étudiants, d'ailleurs, puisque depuis deux ans les cours magistraux leurs sont dispensés sur DVD avec plus ou moins de bonheur. Question de talent. Face à une caméra, certains profs se raidissent et débitent leur cours à la hache. Les plus doués laissent quelques respirations, voire des vannes pour détendre. C'est comme ça que Bernard Sèle, le doyen de la fac, a résolu le manque de place dans les amphis : avec 1400 inscrits pour 169 places au concours, la pédagogie était à revoir. Bizuts et carrés (nouveaux et redoublants) potassent chez eux ou à la bibliothèque ces cours enregistrés, peuvent se rendre 3h par semaine aux « QR » (questions-réponses) des profs et ont des heures de tutorat avec des 3è année : ce n'est donc pas tout à fait le CNED, même si ça y ressemble. Ces sessions font rarement salle comble, parce que « faire tout ce qui est organisé c'est une perte de temps », déplore une bizut débordée.


« UNE HEURE DE COURS EN DVD, C'EST 3 OU 4H EN AMPHI ! »
C'est qu'au niveau de la gestion du temps, la première année se corse. « En amphi quand le prof parle trop vite tout l'amphi gueule et le prof ralentit. Au concours, on ne peut être interrogé que sur ce qui a été dit en cours : Si un prof ne termine pas son programme, c'est ça de moins à étudier, et ce qu'on n'a pas pris en notes, on laisse tomber. Avec le DVD ça devient obsessionnel, on passe beaucoup plus de temps à transcrire le cours par peur d'omettre un point important. Le volume a augmenté. » Certains étudiants mutualisent leur prise de notes, mais la solitude pèse à ces mômes tout juste sortis du lycée et livrés à eux-mêmes.

« Y'a des P1 qui sont très contents du système », reconnaît la bizut. Contents de ne plus subir les chahuts d'amphis, menés par les carrés pour empêcher les bizuts de prendre des notes. Autre mérite du DVD, revendiqué par le doyen : celui d'avoir cassé le système des prépas privées à 1000 euros l'année, véritable sélection par le fric : obsédés par le DVD, les étudiants n'ont plus guère le temps de s'y rendre. L'ambition de donner à tout le monde les mêmes chances de réussite est en partie atteinte. Mais au final, ce sont quand même les carrés qui profitent du système : « c'est texto le même cours d'une année sur l'autre », remarque notre bizut.

« Si tous les cours peuvent être donnés sur dvd, un prof suffit pour toute la France ! On prend le meilleur DVD et voilà », ironise une toubib grenobloise. « Ils sabotent leur boulot ! Et au lieu de sélectionner des médecins aptes aux relations sociales, on sélectionne ceux qui sont aptes à s'isoler ». Les profs eux-mêmes sont partagés : les plus carabins regrettent la disparition d'une certaine ambiance. D'autres respirent d'être enfin débarrassés des chahuts « insupportables ». Convaincu des vertus de sa réforme, le doyen espérait voir les autres universités lui emboîter le pas, mais deux ans plus tard, rien ne bouge.
Cerise sur le gâteau et ultime argument invoqué pour renvoyer les étudiants dans leurs cités U : la sécurité dans les amphis ! Paraîtrait qu'y aurait eu des agressions. Quand une réponse à un problème réel ou supposé est à ce point à côté de la plaque, que faire ? Rire jaune ?