Libération : Les professeurs d'arabe sur la touche
Rebonds

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Le ministère de l'Education a annoncé la fermeture du Capes
de la discipline pour la session 2005.
Les professeurs d'arabe sur la touche



mardi 06 juillet 2004

Par Georgine Ayoub, Luc Deheuvels et Frédéric Lagrange, professeurs des universités, maîtres de conférences, anciens et actuel présidents du jury du Capes d'arabe.



Une certaine lassitude saisit les enseignants de langues vivantes, et particulièrement les enseignants de langue arabe. Nous croyions avoir stabilisé le rocher quelque part dans la pente (pourtant bien près de la base), et le voilà qui roule encore, toujours plus bas.
En mars dernier, nous apprenions par hasard auprès des services de la direction du personnel enseignant la fermeture des concours nationaux de recrutement de professeurs d'arabe pour la session 2005. Face à l'émoi général causé par cette décision, le ministère publia un démenti, en ces termes :
«A la suite de la diffusion d'informations totalement infondées, le ministère de la Jeunesse, de l'Education nationale et de la Recherche dément catégoriquement tout projet de suppression des concours de recrutement d'enseignants d'arabe pour la session 2005 (Capes et agrégation). Les programmes de ces concours sont d'ailleurs en cours de préparation selon la procédure habituelle.»
Pourtant, faisant fi de ses engagements, le ministère annonce la fermeture du Capes d'arabe pour la session 2005 (BO spécial n° 6 du 24 juin). Paradoxe des paradoxes, le même ministère venait de publier un mois auparavant le programme du Capes d'arabe pour 2005 (BO n° 5 du 20 mai 2004).
Le ministère a le cynisme d'afficher sur son site une justification : il y aurait aujourd'hui quatre-vingts professeurs d'arabe en surnombre en France, soit 40 % du total. L'ensemble des professeurs d'arabe titulaires dans l'enseignement secondaire est au nombre de 205 (auxquels il faut ajouter 9 contractuels). Dire que 80 d'entre eux sont en «surnombre» signifierait que seuls les 134 restants enseignent. Or, l'arabe est enseigné dans 259 collèges et lycées. Comment cela est-il possible, sachant que la plupart des professeurs interviennent dans un seul établissement ? Trouvez l'erreur !
Pour comprendre ce tour de passe-passe, il importe de savoir comment le ministère, aujourd'hui, calcule les surnombres : depuis quinze ans, les rectorats n'ont créé aucun nouveau poste d'arabe, malgré une demande forte et pressante. Ils se sont contentés de mettre en place des groupements d'heures. Le ministère, au mouvement national, n'affecte dans les rectorats que des «titulaires sur zone de remplacement», appelés TZR. Ce sont eux qui assurent de facto l'enseignement. Ce sont eux aussi que le ministère considère aujourd'hui comme superflus, «en surnombre». Les TZR n'enseigneraient-ils pas ? Bien sûr que si, et ce système de calcul ­ appliqué de la même manière dans d'autres disciplines ­ est une tromperie.
La seule vérité est que le gouvernement brise aujourd'hui les reins de l'enseignement d'arabe délivré au sein de l'Education nationale. Le ministère souhaite-t-il encourager ainsi l'enseignement de la langue arabe hors de notre système éducatif public et laïc ? En mesure-t-il alors bien les conséquences ?
15 % des élèves étudiant l'arabe en France l'apprennent aujourd'hui dans le cadre de l'Education nationale. Faut-il les envoyer là où se forment les 85 % restants, dans des structures d'enfermement communautaire ? Les politiques mesurent-ils bien la portée de cette démission ? Quand une décision est si mauvaise, il n'est jamais trop tard pour la reconsidérer.