LES MASTERS ET L’AGRÉGATION

 

Réponse aux Départements de mathématiques des universités

de Bordeaux, Grenoble, Lyon, Montpellier, Rennes et Tours

 

L’idée de “masters professionnels d’enseignement” est avancée par les IUFM depuis 1997. Ni Claude Allègre ni Jack Lang ne l’ont cependant reprise officiellement à leur compte. Aucun texte émanant du MEN ne la mentionne autrement qu’à titre de simple hypothèse dans le cadre des demandes des IUFM. Il n’en a même pas été question une seule fois lors de la grande réunion sur la “professionnalisation des études universitaires” organisée au Collège de France par Blandine Barret-Kriegel, chargée de mission par Jack Lang. Et il est encore moins probable que le nouveau ministère donne satisfaction aux IUFM sur ce point.

 

De quoi s’agit-il? Les IUFM veulent qu’un diplôme de master professionnel d’enseignement vienne sanctionner les deux années de formation qu’ils dispensent (première année de préparation au concours et deuxième année de stage). Ce dispositif ne peut concerner que le concours de professeur des écoles et le Capes, les seuls préparés dans ces établissements. C’est ainsi d’ailleurs que l’ont compris de nombreux départements de lettres qui demandent en ce moment l’habilitation de ce master professionnel d’enseignement dans le cadre des conventions avec l’IUFM. Je ne crois pas que le Ministère donnera son feu vert mais, si c’était le cas, ce cursus serait incompatible avec celui que proposent sur cette liste certains départements de mathématiques : un master professionnel d’enseignement consacré à la préparation de l’agrégation et qui pourrait être délivré, sous conditions, à des étudiants n’ayant pas in fine réussi au concours. Un même diplôme ne peut pas sanctionner le concours de professeur des écoles et l’agrégation !

 

Partant du souci louable de ne pas déconnecter l’agrégation et la recherche, les départements de mathématiques qui se sont engagés dans cette direction semblent méconnaître la portée des bouleversements que va entraîner la mise en place du 3/5/8 et continuent de raisonner dans un cadre désormais périmé.

 

Même si ce n’est pas explicitement affirmé, le projet 3/5/8 (aujourd’hui appelé L, M, D pour Licence, Master, Doctorat) vise à aligner l’université européenne sur le modèle américain en trois cycles bien différenciés : BA, MA, PhD (avec un an de moins pour le “collège” au prétexte, sans doute trop optimiste, que l’enseignement secondaire américain est encore plus dégradé que le nôtre). Dans ces conditions, l’actuel deuxième cycle est dynamité puisque la licence s’intègre dans le premier cycle et que la maîtrise, pour sa part, constitue la première année du second cycle, complété par les actuels DEA et DESS qui descendent d’un cran. Le doctorat en tant que tel reste inchangé.

 

Le tout est de savoir ce qu’on met dans les cursus à Bac+3 et à Bac+5. Deux thèses se sont succédées sur ce point, en particulier en ce qui concerne le deuxième cycle. La première (projet Jack Lang) valorisait les masters pluridisciplinaires tels qu’ils sont proposés, par exemple, à Tours (message de Christine Georgelin) ou à Reims (avec un master “Linguistique-Histoire-Anglais-Lettres modernes”) et qui me semblent une aberration pure et simple. La deuxième thèse émane du rapport-Renaut (téléchargeable au format PDF sur le site du Ministère). Professeur de philosophie à la Sorbonne, Alain Renaut est un ami personnel de Luc Ferry avec qui il a co-signé plusieurs ouvrages. Les cursus de licence et master tels qu’il les envisage obéissent aux principes suivants :

1. Les licences doivent être davantage pluridisciplinaires qu’elles ne le sont aujourd’hui sans pour autant devenir un calque des classes prépa. Il s’agirait pour l’essentiel de développer ce qui est appelé “culture générale dans la discipline” mais aussi de proposer un éventail plus large d’options et de permettre ainsi des réorientations. Cela ressemble beaucoup à ce qui se fait dans les “colleges” américains.

2. C’est dans le cadre des masters-recherche qu’on commencerait, à vrai dire, à acquérir un haut niveau scientifique DANS LA DISCIPLINE. Là encore, cela correspond aux “graduate studies” des universités américaines (MA).

 

Il est clair que les masters-recherche ne peuvent pas être à la fois pluridisciplinaires et fortement ancrés dans la discipline. Le Ministère devra trancher. Il ne l’a pas encore fait. Mais dans sa conférence de presse de rentrée (elle aussi téléchargeable), Luc Ferry a retenu pour la licence le “plan Renaut”. Il ne fait pas, à mon sens, le moindre doute qu’il le fera aussi pour les masters. Il est clair aussi que, dans la mesure où ils constituent le nouveau deuxième cycle, les deux années de master doivent former un tout homogène, cohérent et progressif. Cela a été dit et répété. Il est donc vraisemblable que l’actuel mémoire de maîtrise devra “sauter”, être remplacé en première année par des cours d’approfondissement (une “super-licence” éventuellement renforcée par quelques options plus pointues) et que c’est l’actuel diplôme de DEA (peut-être renforcé) qui tiendra lieu de mémoire de fin de cycle. Dans ces conditions, il n’est pas possible de couper en deux le cycle master-recherche par quelque chose d’aussi spécifique que la préparation à l’agrégation.

 

Que se passe-t-il si, comme plusieurs d’entre vous le proposent, on met en place une première année commune aux masters-enseignement et aux masters-recherche? La conséquence la plus évidente est que ce dispositif est INCOMPATIBLE avec les masters professionnels d’enseignement tels qu’ils sont promus par les IUFM. Car dans ce deuxième cadre, la première année est consacrée à la préparation du concours de professeur des écoles ou du Capes. On peut à la rigueur imaginer que certains étudiants suivraient une filière et les autres, la deuxième (en fait, cela reviendrait à maintenir le système actuel : Capes OU maîtrise). Mais le problème devient insoluble en deuxième année lorsqu’il s’agirait de comptabiliser les crédits et de délivrer le diplôme. Car les uns prépareraient l’agrégation tandis que les autres effectueraient déjà leur stage, qui devrait être validé comme deuxième année de master professionnel et, au bout du compte, ils auraient tous le même diplôme à Bac+5 (300 crédits européens). Ce dispositif serait particulièrement défavorable aux agrégatifs qui verraient leurs camarades leur passer devant, alors qu’aujourd’hui, si un certifié veut avoir une maîtrise, il doit s’inscrire en maîtrise – et a fortiori en DEA, s’il veut avoir un DEA. Dans le nouveau système, ils recevraient automatiquement les crédits correspondants. On perdrait alors tous les certifiés qui aujourd’hui s’inscrivent en maîtrise et, contrairement aux stages de professeur des écoles et des capésiens qui rapporteraient 60 crédits, le stage d’agrégation n’en rapporterait aucun. Il me semble qu’un tel dispositif n’a tout simplement aucun sens. Or c’est malheureusement celui qui ressort des initiatives en ordre dispersé qui surgissent en ce moment.

 

Que se passe-t-il maintenant si le Ministère décide de ne pas habiliter les masters professionnels d’enseignement-IUFM et choisit votre proposition : des masters professionnels-agrégation? Il faudrait d’abord se boucher les oreilles devant les hurlements de la CDIUFM et des Départements universitaires qui, pour garder leurs services et leurs étudiants, ont choisi la voie de la collaboration avec les IUFM. Mais ce n’est pas le plus grave. Car un nouveau conflit surgirait entre les masters-recherche et les masters-agrégation cette fois.

 

Comme plusieurs d’entre vous l’ont souligné, la préparation à l’agrégation ne peut tenir lieu d’année de formation à la recherche. Il faudrait donc imaginer, pour les agrégatifs, un dispositif encore plus lourd et pénalisant par rapport à la fois aux “chercheurs purs” et aux “professionnels purs” : ils devraient, après avoir réussi à l’agrégation et obtenu ainsi leur “master professionnel”, faire une “deuxième deuxième année” de master, en recherche cette fois. Or ce dispositif contredit à la fois la lettre et l’esprit de l’organisation des études en crédits. Dans cette hypothèse, un agrégé serait déjà titulaire des 300 crédits qui correspondent au niveau master. Il est donc impossible de leur demander d’obtenir 60 crédits supplémentaires pour qu’on leur délivre un diplôme de même niveau. Les crédits constituent une “monnaie d’échange” permettant la réorientation et la circulation entre différentes universités françaises et européennes. On ne peut pas refuser cette “valeur d’échange” au sein d’un même département et dans la même discipline! Tout ce qu’on pourrait faire, c’est valider les 120 crédits du master professionnel-agrégation et autoriser l’inscription directe en thèse des agrégés. Mais c’est justement ce que vous refusez à très juste titre.

 

Il faut donc maintenir la distinction des filières master professionnel et master recherche. Mais le premier ne peut correspondre qu’aux actuels DESS, c’est-à-dire être tourné vers le monde de l’entreprise privée ou publique. Des titulaires d’un master-recherche peuvent trouver à s’y employer (c’est déjà le cas de certains titulaires de DEA) mais la réciproque n’est pas vraie. L’idée des masters professionnels d’enseignement doit être abandonnée qu’il s’agisse de la version IUFM (professeurs des écoles, Capes) ou de la version agreg. Mettre en place cette dernière à l’exclusion de la première sera impossible : on ne pourra pas justifier le fait que seuls les agrégés soient titulaires d’un master professionnel et que les professeurs des écoles et certifiés en soient privés alors que l’agrégation est, aux yeux des IUFM et de leurs agents au ministère, le type même du concours... “non professionnalisé”. Et si on ouvre les masters professionnels d’enseignement à tous les candidats à tous les concours, on retombe dans les paradoxes décrits plus haut.

 

Il est désormais difficile de remettre en cause le dispositif L, M, D (l’ancien 3/5/8), entériné par la CPU, le CNESER et le Ministère dans l’indifférence génerale des universitaires concernés et le silence complice des syndicats. Il faut donc aussi en accepter toutes les conséquences. Les cursus obéiraient donc à l’organisation suivante:

- 3 années de licence “normale” (avec des doses plus ou moins grande de pluridisciplinarité) OU “professionnelle” (en acceptant en troisième année des étudiants titulaires d’un BTS ou d’un DUT si leurs établissements d’origine ne sont pas autorisés à délivrer ces licences, ce qui, à mon avis, ne saurait tarder)

- 2 années de master monodisciplinaire (recherche) en insistant sur cette mono-disciplinarité, qui n’exclut pas une certaine ouverture à travers des options mais interdit les artefacts proposés à Tours ou à Reims, OU 2 années de master professionnel offrant à des licenciés (des deux types) un débouché sur le monde de l’entreprise.

- 3 années de troisième cycle correspondant au doctorat (Ph D américain), réservé aux titulaires d’un master recherche et offert dans le cadre des Ecoles doctorales.

 

Dans un tel parcours – et si l’agrégation est maintenue – il ne lui reste qu’une seule place possible. APRES le master-recherche et avant le Doctorat (pour ceux qui souhaitent s’engager dans cette voie, d’autres pouvant par exemple choisir d’enseigner en prépa ou de postuler en tant que PRAG). Puisque tout est décalé d’un cran vers le bas (licence et DEA), c’est après tout assez logique. Le master-recherche devient ainsi un pré-requis pour l’agreg en remplacement de l’actuelle maîtrise, qui disparaît en tant que diplôme universitaire à part entière. Ce dispositif n’est pas idéal. Il entraîne, entre autres, un découplage définitif du Capes et de l’agrégation mais c’est l’objectif que les IUFM poursuivent depuis plus de dix ans : ceux qui regrettent qu’on en soit arrivé là auraient dû s’y opposer plus tôt. Mais hormis ce découplage, cela ne change pas grand chose au parcours des étudiants : il faut bien aujourd’hui 6 années d’études après le Bac pour être titulaire d’une agrégation ET d’un DEA et c’est d’ailleurs ce que vous proposez aussi : 6 années d’études au total avant de s’inscrire en thèse. Il s’agirait simplement d’officialiser une pratique de plus en plus courante, du moins en lettres : les étudiants soutiennent un DEA avant de passer l’agrégation. L’inconvénient majeur, c’est que cela rallonge d’un an la scolarité des autres : les agrégatifs qui ne veulent pas faire de recherche. Mais comment faire autrement avec l’effondrement du niveau du Bac et de celui des licences qui en découle?

 

Je voudrais souligner pour finir que la solution préconisée par les IUFM et acceptée par plusieurs Facs de Lettres (dont ma propre UFR) serait encore bien pire. J’espère vivement que le Ministère refusera d’habiliter ces maquettes. En effet, on place alors les licenciés devant l’alternative suivante :

- ou bien vous vous inscrivez en master professionnel : vous passez le concours de professeur des écoles ou le Capes et si vous réussissez, vous êtes payé en deuxième année, vous avez un poste de fonctionnaire à la sortie et 300 crédits européens ; et si vous échouez au concours, vous pourrez quand même obtenir vos 300 crédits.

- ou bien vous vous inscrivez en master recherche : vous avez 300 crédits européens et rien de plus.

Où se portera le choix des étudiants? En se soumettant aux desiderata de l’IUFM dont l’ancien directeur, selon une tradition bien établie à Reims, est devenu Président de l’Université, mes collègues vont perdre à la fois l’agreg, le DEA et même leurs cours de maîtrise. Car les quelques licenciés assez fous pour choisir le “master recherche” seront trop peu nombreux pour que le système budgétaire très contraignant des normes Sanremo permette d’ouvrir ce cycle de deux ans où devra trouver place l’actuelle maîtrise. Ces étudiants se concentreront donc dans quelques “pôles d’excellence” selon le plan prévu parallèlement à la mise en place du 3/5/8. Pas plus de deux ou trois par discipline, les autres universités se transformant en “collèges universitaires” à la française, avec un cursus s’arrêtant au premier cycle et chargés de fournir aux IUFM des cuvées de “licenciés light” et facilement “professionnalisables”.

 

Cordialement

 

Pedro Cordoba

Maître de conférences (Etudes hispaniques) à l’Université de Reims