Appel des Etudiants de Strasbourg


L’orientation néolibérale de la communauté européenne vis à vis de l’éducation n’est pas un fait récent. L’appétit du secteur privé et en particulier des multinationales pour le marché de l’enseignement (plusieurs milliards d’euro) s’affirme au fil des évolutions européennes. Déjà, en janvier 1989, un groupe de pression patronal (l’ERT) auprès de la commission européenne publiait le rapport "Education et compétence en Europe". Le constat effectué ne souffre aucun doute pour ces adeptes d’un commerce sans contraintes. L’enseignement ne doit plus être considéré comme une "affaire intérieure" par les gouvernements mais plutôt comme un investissement stratégique pour l’entreprise. L’Etat devrait donc se désengager financièrement et laisser libre cours aux financements privés (ainsi qu’aux bénéfices) et adapter l’Ecole aux exigences des marchés, que ce soit celui du travail ou celui des biens et services.
Inspirée, la commission européenne adopte ce rapport le 7 mars 1990. Qu’il s’agisse de l’enseignement supérieur à distance ou de l’université, tous les projets adoptent depuis, à des degrés divers, cette tendance.
Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement actuel confirmait sa volonté d’instiller cet esprit d’entreprise dans l’éducation nationale. Cette ligne de conduite ainsi impulsée par touches successives, vise à généraliser cette relation marchande et son corollaire : la refonte des procédés éducatifs. Des missions de l’état, des volontés de fournir au plus grand nombre les moyens de sa citoyenneté ou de son épanouissement, du devoir moral de soutenir la diversité du savoir, donc la diversité humaine, il n’est plus question. Seule prédomine la satisfaction d’intérêts issus des milieux économiques, de ceux qui possèdent les cordons de la bourse, et qu’une privatisation sans contrôle démocratique de l’éducation satisferait.
Elle aurait évidemment pour prétexte la meilleure efficacité d’un système éducatif en partie tenu responsable du chômage par son inadéquation à la modernité, rengaine inlassable des thuriféraires du modèle anglo-saxon.


Les avancées de cette politique sont traduites dans le rapport Attali : "Pour un modèle européen d’enseignement supérieur". On y retrouve entre autres :
• L’introduction de financements privés dans toutes les filières de l’enseignement supérieur.
• La création de pôles d’excellence dans chacune des huit provinces de la nouvelle carte universitaire proposée.
• La mise en concurrence des universités.
• Le lancement d’entreprises sur le campus même.
• L’accroissement du rôle du président de l’université dans le processus de décisions déterminant la politique de l’établissement.
• L’autonomie des universités.
Certes, ce document n’est pas une loi programmatique, mais comme le signifie son auteur : "si ce rapport, après d’autres, était relégué sur quelque étagère, <...> le pays perdrait toute chance d’utiliser au mieux le formidable potentiel de sa jeunesse et, peu glisserait sur la pente d’un irréversible déclin." Nul doute, au vu des propos et décisions du ministère, que ces déclarations ne restent pas lettre morte. Dans un communiqué de presse daté du 15/09/98, il est noté qu’ "une véritable compétition des formations supérieures va s’instaurer en Europe". Encore un phénomène (météorologique?) incontrôlable qu’il convient de confirmer, à défaut d’y répondre par des mesures de soutien à un service public qui, justement, réclame un renforcement.
La "véritable compétition", formule non dénuée de parti pris, présuppose une concentration des moyens dirigée vers les filières reconnues rentables par le secteur privé - c’est à dire les filières technologiques, les sciences appliquées etc.- que l’éducation nationale s’applique à réaliser. L’Etat, censé être le garant des savoirs "économiquement non-rentables", accentue la diminution des allocations de recherches en sciences humaines, domaine déjà précarisé par l’inexistence d’allocations en provenance d’entreprises. Dans le même registre, le rapport Meirieu souhaite un rapprochement, à l’instar du rapport Attali, entre l’enseignement secondaire et les partenaires économiques. Il serait naïf de ne pas souscrire à un dialogue plus adéquat entre ces deux mondes. Mais jusqu’à preuve du contraire, les entreprises n’ont qu’anecdotiquement fait montre d’un soucis éducatif non stimulé par la recherche du profit réalisé plutôt au dépend du tissu social et des intérêts pédagogiques, eux-mêmes définis par la seule légitimité  en la matière : la démocratie.

Le credo de la compétition, de l’assujettissement de toute démarche pédagogique à la loi de l’offre et de la demande du grand marché, est facilitée par le ministère de l’éducation qui s’abstient de résoudre le déficit d’encadrement humain dans les établissements, et l’inégalité de traitement géographique et politique entre ces mêmes établissements (dualité privé/public, centre/périphérie urbaine). Dans l’enseignement supérieur, différentes catégories de personnel (secrétariat, bibliothèques, maintenance...) ne connaissent pas de création de postes et la surcharge de travail se voit partiellement compensée par l’utilisation de vacataires, aux statuts et aux rémunérations inférieures. Les emplois-jeunes relèvent de la même logique. Les postes occupés par ceux-ci se substituent à moindres frais aux postes existants. Cette solution, avantageuse quant aux statistiques du chômage, ne constitue pas une réponse aux problèmes posés, ni ne fourni à leurs bénéficiaires d’expérience professionnelle (dans le domaine qui nous concerne) valable et sans doute capitalisable pour l’accès futur à un réel emploi.
Pour l’enseignement des langues au lycée, le recours fréquent à des contractuels de langue maternelle étrangère2 , destinés à effectuer une partie des heures obligatoires, souligne le processus ministériel. L’embauche de personnels "intérimaires" et sans conditions de compétences pédagogiques et disciplinaires met en évidence le désir de flexibilité et accorde ainsi du crédit à une politique de l’emploi destructrice de pouvoir d’achat et de stabilité, sans pour autant atteindre les objectifs qualitatifs nécessaires.
Tout le monde s’accorde (professeurs et élèves) sur la difficulté de travailler avec une moyenne de 30,7 élèves par classe3  dans l’enseignement secondaire - moyenne qui masque des situations disparates et inégalitaires. Mais au lieu de limiter l’ampleur des classes, le ministère préfère diminuer la quantité d’enseignements afin de dédoubler les groupes sans recruter. La baisse des postes au CAPES et la volonté de supprimer l’acquisition de certains savoirs pérennisent cette logique du mieux-disant à prix constant, intenable si l’on observe la réalité du service public dans l’éducation. L’intégration sociale par l’école subi ces dérives de manière frontale et ce ne sont pas les quelques structures dispensatrices de bénévolat d’assistance éducative ( de type AFEV etc.) qui permettront la survivance de cette mission républicaine. Au moins le message a le mérite d’être clair : tous ceux qui n’ont pas de soutiens familiaux dont les connaissances ou le revenu permet un accès à ces savoirs mal ou non dispensés, ont et auront de moins en moins la possibilité d’accéder à une culture, une citoyenneté.
Face à cette évolution, nous réclamons un changement de politique et l’affirmation ainsi que la réalisation d’objectifs à même d’inverser le démantèlement de l’éducation de service public. Nous n’accepterons pas un nivellement par le bas des conditions d’enseignement sous prétexte d’harmonisation européenne. Nous refusons le transfert de la formation spécifique à l’entreprise au sein de l’université alors que le secteur privé dispose de potentialités dégagées par les sociétés - les bénéfices des entreprises françaises équivalent au budget de l’Etat. Pourquoi devrions-nous soulager le patronat français et européen de ces crédits de formation en sacrifiant des pans entiers du droit au savoir ? La population ne doit pas devenir, une fois de plus, la victime d’une déréglementation afin de satisfaire ceux qui désirent l’avènement de l’enseignement-marchandise, annonciateur de nouveaux profits destinés à une minorité. Le fait que l’histoire politique de ce pays ait débouché sur la définition d’une éducation au service et bien commun de tous les citoyens, ne doit pas être considéré comme un archaïsme, une spécificité à abolir. Il faudrait être bien crédule pour accepter le discours dominant, celui qui explique qu’avec une meilleure intégration de l’entreprise dans l’éducation nationale se produira un effet de synergie créateur d’emploi. Les licenciements massifs n’ont jamais découlé d’un manque de formation de la population, tout comme la philosophie ou la défense des sciences humaines ne seront jamais des préoccupations des multinationales. La communauté européenne et le gouvernement français doivent donc respecter notre modèle de service public avec :

• La création de postes d’enseignants et de personnels en nombre suffisant.
• Le maintient de l’apprentissage des savoirs  sans objectifs marchands.
• Un effort budgétaire à la mesure de la demande faite par la population
jeune et moins jeune d’acquisition de ces mêmes savoirs.


Les élus étudiants de l’Université Marc Bloch
Collectif des étudiants en Philosophie de Strasbourg
Tous les étudiants de Strasbourg
L’UNEF-ID