Notes de lecture de cinq livres sur le nazisme



Jacques MAILLARD



Durant les 6 derniers mois, suite à de nombreuses discussions avec des collègues et amis, qui me soutenaient que l'ambiance actuelle rappelait celle de l'avant-guerre, et me citaient à l'appui de leur dire, parfois, certains ouvrages, je me suis mis à les lire, et j'en ai découvert d'autres.



Références:

1° "Thalburg, petite ville nazie", Allen


En premier lieu il me fut signalé que ce livre, que j'avais lu en anglais il y a 30 ans, venait d'être traduit en français.

Ce livre décrit la montée au pouvoir des nazis dans une petite ville d'Allemagne. Ecrit par un historien qui seulement change les noms (la ville a été identifiée depuis), nous assistons, jour après jour, à la mise sous tutelle de toute la vie culturelle, intellectuelle, politique, syndicale, et à l'élimination du reste. Les oligarchies, ici locales, adhèrent au nouveau pouvoir, qu'elles appellent de leurs voeux, même s'il peut leur arriver de s'en mordre les doigts. La privatisation des services publics, la destruction du code du travail, et la précarisation des travailleurs anéantit, avant même la prise du pouvoir politique des nazis, toute résistance et tout syndicat dans les entreprises et services contrôlés par les nazis : la peur du chômage est largement suffisante dans 99 % des cas pour obtenir ce résultat.

Le sport, la pseudo culture de masse (militarisée), remplit l'espace public et privé, les citoyens se voient progressivement dépouillés de toute autonomie de pensée et de vie, leur seul espace de "liberté", et encore, est celui de leur plus stricte intimité familiale dans une société atomisée et totalement contrôlée et orientée. L'antisémitisme, dans cette petite ville traditionnelle, au contraire de l'exaltation du militarisme et de la tradition, n'est paradoxalement pas une valeur porteuse pour les nazis qui n'en font pas leur principal fond de commerce (contrairement à l'anticommunisme). La mise en place progressive et subtile de la société de terreur au jour le jour (par exemple par la transformation des contrats de travail à durée indéterminée en contrats pouvant être rompus à tout moment par l'employeur) se fait alors que les milices armées de la gauche (socialistes, centristes, communistes) se font désarmer sans résistance.

La conclusion de l'auteur est : "que peuvent faire les individus une fois cette situation installée ?".


2° Lingua Tertii Imperii, Klemperer

Le deuxième livre qui attira mon attention fut un ouvrage dont j'avais déjà beaucoup entendu parler : "Lingua Tertii Imperii", Klemperer.
Klemperer, allemand juif, marié avec une "aryenne", dut son salut à ce que le Reich nazi recula devant la seule manifestation victorieuse de cette époque, celle où les femmes aryennes de juifs manifestèrent pour obtenir leur libération. Il vécut donc, "légalement", en tant que juif, durant toute la guerre, ou presque, en Allemagne nazie. Pour survivre "psychologiquement", "philosophiquement", il rédigea un livre scientifique de philologie (il en était professeur d'université avant 1933) sur la langue du troisième reich, d'où le titre de son ouvrage.

Ce livre a un triple intérêt :

- Il est une description, un témoignage hallucinant et dénué de tout sentimentalisme borné, débile, larmoyant ou complaisant, d'une tragédie humaine.
- Il est une analyse politique, psychologique, intellectuelle, très fine de la société des hommes, quels qu'ils soient.
- Il est un cours magistral sur la construction et la mise en place d'un discours accompagnant la violence et la mise en esclavage de la population. Ainsi deux réalités s'installent en parallèle : celle vécue par la plus grande masse de la population, effrayante, apocalyptique finalement ; celle véhiculée par les médias, les autorités et à la fin par la population dans son discours, qui correspond à la propagande des chefs.

Cette rhétorique lénifiante au service de la cause nazie, terreur imposée par palier, est retrouvée dans tout totalitarisme, et en particulier celui qui se met en place aujourd'hui au nom de l'efficacité économique, du changement, et "des valeurs de l'Europe". Le "matériel humain" est devenu "ressources humaines", le combat contre "l'intellectuel" est devenu celui contre ceux qui "refusent le pragmatisme" économique et contre les "pesanteurs des privilèges salariaux", des "conservateurs" qui refusent la modernité de la précarité, de la flexibilité, des augmentations d'horaires et des diminutions de salaires.


3° "Mémoire d'un allemand", Haffner

Ce livre me fut signalé par un ami qui s'intéressait, pour des raisons un peu similaires, à cette problématique.

Haffner, jeune bourgeois allemand "aryen", juriste ayant une belle carrière devant lui, fuit l'Allemagne en 1938... Il ne supporte pas "l'ambiance". Réfugié à Londres, il rédige ses mémoires pour un éditeur. Mais le livre, écrit avant 1939, n'est jamais publié. Revenu en Allemagne après guerre, il a une carrière de journaliste connu et reconnu. Après sa mort, ses héritiers découvrent le manuscrit, le publient. Scandale, on conteste l'authenticité du document, qui est vérifiée.

Haffner voit un monde s'écrouler sans résistance notoire. Le tribunal où il travaillait, la "Kammersgericht" de Prusse, vieille institution tricentenaire qui, même devant les empereurs et les rois les plus despotiques, garantissait les droits des plus humbles (celui du paysan qui défendait son moulin face à Frédéric II qui voulait l'ôter de la proximité de son palais), est balayée en quelques semaines. Les SA entrent dans le palais de la Kammer et en éjectent les juifs, les communistes, et en éliminent les ouvrages gênants, sans résistance.

La population est progressivement entraînée et "coordonnée" (terme LTI) : on rend obligatoire des "stages civiques", encadrés par les SA et SS, devant inculquer aux jeunes (étudiants, chômeurs, ouvriers) les "valeurs". Ces stages se transforment rapidement en stage d'instruction militaire, qui sont la mise en place secrète d'une remilitarisation par le service militaire, interdit par les traités de paix. Ceci nous interroge sur les motifs réels de ceux qui aujourd'hui proposent un "service civique", alors que l'OTAN déclare la nécessité de la mise en place d'un corps d'expéditions extérieures de 300 000 hommes (voir DSI, juillet 2006).

La valorisation du sport, de la camaraderie, des "valeurs" (non précisées), du "changement", de l'ordre nouveau, constituent des briques du nouvel ordre totalitaire.


4°"Les anti-lumières", Sternhell

Ayant lu des critiques sur ce livre, et ayant entendu l'auteur dans diverses émissions, je décidai de l'acheter.

L'auteur est un historien israélien. Il tente une synthèse de l'histoire de la pensée réactionnaire depuis 250 ans, des jésuites du XVIIIème siècle au néocons américains. Le nazisme apparaît alors comme un épisode d'une longue histoire du crime légal et oligarchique. La théorie nazie étant d'ailleurs issue de la pensée française réactionnaire du XIXème siècle : Pour le comte de Gobineau, les nobles français ont été dépossédés de leur légitime propriété - le peuple français, mixture de races inférieures, composant leur cheptel d'esclaves - à la révolution française, par l'abolition des privilèges. Les composants de base de cette pensée, parfaitement cynique, y sont bien exposés : contrat et propriété supérieurs à la loi et devant devenir la règle de fonctionnement de la société, valeurs identitaires supérieures aux principes républicains, affirmation de la nécessité que les 1% les plus puissants et les plus riches dominent sans entrave la société (d'où leur qualification de "libéraux"), nécessité d'une organisation religieuse imposée à la population... foi et passion contre raison et démocratie, culte du chef, de l'ethnie, contre le peuple et les citoyens. La morale et les bons sentiments (humanitaires) sont promus pour abattre logique, raison et principes démocratiques et républicains.
Supériorité de l'affect sur la raison, du moyen-âge sur l'antiquité, des caractères identitaires qui divisent, identifient et séparent sur ce qui est universel et qui unit les hommes et les peuples.

Cette pensée guide les "élites" (économiques, politiques, intellectuelles) dans l'occident, mais se garde bien de trop s'exprimer. Pour survivre et être opérationnelle, elle doit être enseignée, développée, dans les cercles autorisées (Trilatérale, Bilderberg, Siècle, St-Simon, Synarchie..), dans les élites mûres pour le pouvoir, mais surtout rester inconnue des masses (le meilleur serait sans doute qu'elles ne sachent ni lire, ni écrire, ni compter, comme le préconise Monsieur Foucambert). La discrétion n'exclut pas, elle autorise même le cynisme. Carlyle : "je condamne au nom de mes valeurs la révolution française, mais je reconnais que les mois de la "terreur" ont été ceux qui ont été les meilleurs pour 25 millions de français depuis plus de mille ans"...

La prétendue "constitution européenne", portée par les fils des Synarques (par exemple : Giscard d'Estaing, Seillière, voir la note suivante), est une illustration précise de la pensée réactionnaire si on la compare à notre actuelle constitution. Les principes de base ne sont plus la souveraineté populaire et la raison, mais les "bons sentiments", ces "valeurs", basées sur une communauté de tribus et de féodalité. Elle est donc une compilation, à l'image des "constitutions" féodales, des droits, privilèges, devoirs, caractères des uns et des autres.


5° "Le choix de la défaite", Annie Lacroix-Riz

Annie Lacroix-Riz est une historienne de l'université de Paris VII. Selon le "Monde Diplomatique", ce livre est "bien documenté, mais sans nuances", et son auteur "ostracisée". Ceci suscita mon intérêt. Il ne fut pas déçu.

Les 550 premières pages sont, il faut le dire, d'une lecture ardue : chaque ligne est quasiment une citation accompagnée d'une référence notée dans les 100 dernières pages.

Les sources sont aussi diverses que précises : police, diplomatie, journaux. L'ouvrage bénéficie manifestement de l'ouverture récente de beaucoup d'archives (60 ans de prescription), ainsi que d'une très grande discrétion médiatique.

Le dossier est sans équivoque, et il éclaire de nombreux épisodes, de l'histoire, de mon histoire personnelle, des narrations que les membres de mon entourage familial, professionnel, militant, amical, m'ont faites de cette époque.

Des faits très divers, géographiquement, historiquement, scientifiquement, prennent à l'éclairage de cet ouvrage, une nouvelle clarté.

Les "élites" françaises, ces "élites" qui concentrent le pouvoir et la richesse du pays, et qui adhèrent aux thèses décrites fort précisément par Sternhell, ont organisé la défaite de 1940 (ce que l'historien Marc Bloch suggérait déjà dans "L'étrange défaite"). En effet, après l'échec pour elles du putsch de 1934, des élections de 1936, toute solution "intérieure" était devenue manifestement impossible. Le problème en effet était que le peuple de France, celui qui travaille, refusait de revenir au temps chéri de l'esclavage et du servage, comme il avait dû l'accepter en Allemagne, en Grèce, en Italie, en Espagne et au Portugal, en Pologne.

Le dossier décrit, preuves à l'appui, des banques finançant, en temps de guerre, l'importation de minerai français pour l'Allemagne nazie, et le pouvoir interdisant à l'artillerie de bombarder ces trains de minerai. Il décrit des dirigeants "de gauche" allant raconter des salades antisémites à l'ambassade de l'Allemagne nazie. Il décrit la sauvagerie des répressions contre les ouvriers, les colonisés, les rebelles, les républicains véritables. Il décrit la trahison envers l'Espagne Républicaine, dont on séquestre l'or et à laquelle on refuse de vendre des médicaments alors que l'on vend des armes à Franco. Ceci étant accompli grâce à la sacro-sainte "indépendance" de la banque centrale (la Banque de France), au coeur du projet européen d'aujourd'hui.
A la libération, ces élites échappent, pour la plupart, à l'épuration, et grâce à l'Europe, se trouvent de nombreuses opportunités de carrière (dont l'ancien ministre de Pétain Robert Schuman).

Ces mêmes élites aujourd'hui (les noms même n'ont souvent pas changé) misent sur l'Europe... Remarque : les élites "de gauche", (radicaux-socialistes, voire socialistes) à cette époque n'ont pas été en reste de l'admiration et de la collaboration avec les fascistes et les nazis, avant la guerre. Aujourd'hui les mêmes sont ultralibéraux et atlantistes à Bruxelles et parfois altermondialistes à Paris.


Conclusion

Ces lectures me laissèrent très perplexe : en effet, si les grandes manifestations de masse, si, pour le moyen des français, la terreur de la torture et du camp ont disparu, un certain nombre des caractéristiques de cette époque funeste réapparaissent, notamment autour du projet dit "européen". En effet, à la lumière de ces lectures, il est troublant de constater, dans le "projet" européen, sa proximité avec le projet fasciste et nazi, (l'antisémitisme en moins pour l'instant) :
- Privatisation, remise du pouvoir aux oligarchies classiques, aux églises, et aux "chefs" reconnus,
- Concentration de la richesse et donc du pouvoir économique, médiatique, dans une poignée de personnes (1% de la population, le millier de familles qui possèdent la bourse),
- Contrat supérieur à la loi, rapports de force comme jugement de Dieu,
- Eloge de la jeunesse,
- Prédation des autres pays, hier de race, aujourd'hui de culture inférieure,
- Mise en place de hiérarchies brutales, autoritaires, sans limite (renommées "management"), précarité, flexibilité et destruction de tout code du travail, flicage de toute la population, instrumentalisation de la psychiatrie, structures parallèles de pouvoir,
- Eloge de la guerre, lutte contre le "terrorisme" (non défini et général),militarisation de la société (bientôt service civique), promotion et mise en oeuvre de guerres préventives et de guerres de prédation,
- Manipulation de la population et des individus par les affects (publicité, religion, morale, éthique et bons sentiments...),
- Développement de la propagande, renommée communication ou information, tout azimut, véhiculant une langue adaptée (type LTI: changement, progrès, avenir, succès, performance, mobilité, lisibilité, visibilité, flexibilité, conquêtes des marchés, force de frappe, task force, feuille de route, leader, ...),
- Destruction des libertés académiques (aujourd'hui au nom de la compétitivité et de l'autonomie des universités),
- Racisme (au nom de la lutte des civilisations, de la lutte antiterroriste, des valeurs chrétiennes et la lutte contre l'immigration et de la mal gouvernance- dans le tiers monde), discrimination,
- Promotion des préjugés, valeurs et caractères, ethniques notamment, qui divisent (moyen-âge religieux), au contraire des principes, logiques et raisons universels (antiquité philosophique),
- Désintégration de la république au profit des pays, des régions, ou des espaces (Asie, Europe...) : Pétain a remis en place les provinces d'avant 1789, renommées régions, et très chères à l'Europe d'aujourd'hui sous prétexte de décentralisation,
- Corruption des élites syndicales, intellectuelles, journalistiques, politiques, le "modèle scandinave" revenant en fin de compte à transformer les syndicalistes, d'avocats des travailleurs, en associés des patrons pour gérer les "ressources humaines" (ex matériel humain LTI), en prenant la direction des agences de notation, formation et placement,
- Lutte farouche contre les syndicats et les partis qui refusent leur assimilation dans le système (représenté par Bruxelles et la Confédération Européenne des Syndicats...) sous prétexte de flexibilité, de "réforme",
- Allégeance à la puissance dominante, religieuse, militariste, capitaliste, les USA,
- Destruction de l'enseignement public, laïque et démocratique, sous prétexte d'autonomie des établissements, de liens avec les entreprises, ou avec la "société civile" (masque du MEDEF, successeur du Comité des Forges, ou des différents clergés). Seul le partage de la dépouille peut amener quelques frictions entre ces différents prédateurs.

En remettant le pouvoir économique à l'oligarchie, on le retire au peuple. Celui-ci ne retrouve jamais en tant que consommateur, le pouvoir qu'on lui a retiré, en tant que citoyen et travailleur. L'Etat, dépourvu de tout moyen réel économique, n'est plus qu'une machine pour faire respecter "l'ordre", au bénéfice entier de l'oligarchie.

La demande des "élites" que nous abandonnions tous nos principes républicains, au nom de la modernité, de l'amitié européenne et occidentale, etc, ne cacherait-elle pas au contraire la mise en place du vieil ordre dont rêvent le Vatican, les oligarchies et les fascistes de tout poil, vieil ordre impérial et féodal que les chants et les slogans des chemises vertes, brunes ou noires appelaient "l'ordre nouveau" ?

Les prochaines échéances électorales françaises sont une occasion de réfléchir sur ces "partis raisonnables", et ces "politiques réalistes", qui se refusent à remettre en cause la prétendue "construction européenne", et tous les traités qui la structurent. Ils se proposent même de la "relancer". Leur maintien au pouvoir, sans autre contre-pouvoir qu'une rue de plus en plus atone, nous précipiterait donc dans une société où seule la force l'emportera.