Pourquoi des travailleurs du privé cherchent-ils à se reconvertir comme enseignants ?

Deux articles du Monde du 8 juin 2004



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La figure de l'"instituteur" est la plus attractive pour les reconvertis



LE MONDE | 08.06.04 | 14h12

Dans un contexte où le métier d'enseignant est presque toujours présenté dans sa dimension négative, marquée par la violence scolaire, l'insuffisance des moyens ou la dureté de l'environnement, les itinéraires de salariés et de chômeurs qui deviennent enseignants entre 30 et 50 ans peuvent apparaître marginaux. Les statistiques démentent pourtant cet a priori et montrent que le métier d'enseignant attire au-delà du seul public étudiant - alors même que, contrairement aux étudiants, ces candidats doivent le plus souvent se débrouiller seuls pour se préparer aux épreuves.
Le constat de l'existence d'une demande vaut en particulier pour le professorat des écoles : en 2003, quelque 1 500 des 11 000 candidats admis étaient auparavant salariés dans le secteur privé ou demandeurs d'emplois. Toujours valorisée aux yeux de l'opinion publique, la figure de l'"instituteur" peut en effet sembler attractive. La probabilité de réussite apparaît plus importante que dans le second degré : généraliste, le concours suppose notamment de maîtriser le français et les mathématiques, deux disciplines qui paraissent abordables quels que soient les parcours universitaires antérieurs. Les procédures actuelles d'affectation permettent, en outre, de choisir sa région : les lauréats sont en effet nommés dans l'académie où ils ont passé leurs épreuves - élément décisif pour les candidats à la reconversion qui ont déjà une vie familiale.

EXPÉRIENCE NÉGLIGÉE DANS L'ÉVALUATION
La proportion de lauréats issus du secteur privé est moins élevée dans les concours d'enseignants de collèges et de lycées : quelque 5 % des admis au Capes (soit 500 personnes environ chaque année) avaient déjà une expérience professionnelle - un pourcentage qui atteint près de 10 % pour les mathématiques ou le concours de conseiller principal d'éducation (CPE). Ces concours peuvent en effet rebuter, et sélectionner plus durement, les candidats non étudiants. Pour trois raisons. D'abord parce que les épreuves sont centrées sur les disciplines et supposent d'avoir un niveau universitaire élevé et actualisé. Malgré quelques tentatives de réforme, l'expérience professionnelle n'entre pas en compte dans l'évaluation des candidats.
Ensuite, parce que les procédures de nomination en vigueur imposent presque systématiquement aux lauréats de quitter leur région d'origine pour passer entre trois et cinq années dans des académies peu demandées, comme celles de Créteil, Versailles, Lille ou Amiens. Enfin parce que l'enseignement dans le second degré - notamment au collège - suppose de s'adresser à des adolescents, un public jugé beaucoup plus difficile que celui des enfants. Ces trois facteurs expliquent d'ailleurs, plus largement, l'augmentation générale du nombre de candidats au concours de professeur des écoles et la diminution, sur plusieurs années, de ceux qui présentent les concours d'enseignants de collèges et de lycées (Le Monde du 8 novembre 2003).
L'enseignement professionnel et technologique constitue un cas particulier. Une partie de ces concours - de niveau licence - recrute en effet dans des secteurs où il n'existe pas de qualifications à bac + 3 (boucherie, coiffure, etc.). Le ministère autorise donc des candidats pouvant justifier d'une expérience professionnelle d'au moins cinq années dans le domaine concerné, à se présenter aux concours. En 2003, quelque 2 000 inscrits sur un total de 20 000 candidats aux épreuves de professeur de lycées professionnels avaient bénéficié de ces dispenses. 508, parmi eux, ont réussi le concours, soit un taux de réussite légèrement supérieur à la moyenne.

Luc Bronner
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 09.06.04

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http://www.lemonde.fr/web/imprimer_article/0,1-0@2-3226,36-367992,0.html


Ces salariés du privé qui se tournent vers le métier d'enseignant



LE MONDE | 08.06.04 | 14h12 MIS A JOUR LE 08.06.04 | 17h05

Ingénieurs, cadres, parfois demandeurs d'emplois, ils souhaitent quitter un univers de concurrence et de productivité pour les valeurs et la sécurité de l'emploi de l'éducation nationale. Ces convertis, en majorité des femmes, représentent 15 % des admis au concours de professeur des écoles

Lyon de notre envoyé spécial

Demain, si tout se passe comme David le souhaite, son salaire sera divisé par trois. Après treize ans d'expérience dans le secteur privé, cet ingénieur de 36 ans, salarié dans l'industrie automobile, veut devenir enseignant. Pour sortir des logiques de "rentabilité" et de "productivité" et travailler enfin au nom de "valeurs" qu'il respecte. Au collège, Marianne, 35 ans, était, elle, "intéressée par autre chose que les études". Faute de mieux, on lui a donc conseillé de s'orienter vers un brevet de technicien agricole, ce qu'elle a fait, avant de se "réveiller" et d'obtenir un BTS puis un DUT, deux formations de niveau bac + 2. Avec ces diplômes, elle a longtemps travaillé dans une compagnie aérienne mais veut aujourd'hui changer de vie : profiter de la dérogation accordée aux mères de trois enfants - qui peuvent se présenter sans disposer du niveau licence - et devenir enseignante.
Tous deux s'entraînent au sein d'un dispositif spécialement créé par l'institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) de Lyon pour aider les salariés et les demandeurs d'emploi qui souhaitent tenter les concours d'enseignants. Ceux-ci bénéficient de la sorte d'une formation sur mesure et d'un accompagnement pendant une année complète. Pour leur permettre de poursuivre leur activité professionnelle, les cours ont lieu le soir et le samedi matin.
Inédite, cette expérience témoigne de l'intérêt éprouvé par une population de salariés souhaitant se reconvertir - dont une nette majorité de femmes. Sans avoir organisé la moindre publicité, l'IUFM a ainsi reçu, presque du jour au lendemain, un total de 180 candidatures pour les 15 places réservées à des non-étudiants pour la rentrée 2003. Face à la demande, l'institut a été obligé de revoir ses prévisions en portant ses effectifs à 69 places.

VARIÉTÉ DE PROFILS
Pour la rentrée 2004, toujours avec une communication minimale, le nombre de dossiers a encore augmenté, conduisant l'IUFM à proposer 160 places. "J'avais été frappé de constater que lorsque Jack Lang avait mis en place un numéro d'information sur les métier d'enseignant, plus de la moitié des appels venaient de gens en milieu de vie, entre 35 et 55 ans, qui envisageaient une reconversion", raconte Philippe Meirieu, directeur de l'IUFM. "Ces candidats-là ne remplaceront jamais les étudiants. Mais le succès du dispositif confirme qu'il existe une demande de reconversion sans doute plus importante que ce qu'on pouvait supposer", ajoute le pédagogue.
Tous les profils cohabitent dans cette formation réservée aux non-étudiants. Certains cherchent à rompre avec leur parcours antérieur. Elèves brillants, ils ont obtenu des diplômes de haut niveau puis des emplois très valorisants, qu'ils n'ont en réalité jamais vraiment appréciés. "On m'a toujours dit : "Fais une classe prépa, après tu pourras tout faire."", raconte une jeune femme devenue ingénieure, qui n'a pas prévenu son employeur de sa volonté de devenir professeur des écoles et qui réclame donc l'anonymat. "Ce n'était plus supportable d'aller au travail en se disant : "Vivement ce soir !" chaque matin. Je n'avais pas envie d'avoir un plan de carrière et de devenir cadre supérieur. Je sentais qu'il fallait que je sorte de ce système : découvrir qu'il existait une formation pour se reconvertir m'a donné le courage de franchir le pas."
Chercheuse dans l'industrie pharmaceutique, une autre candidate souhaite rester anonyme de la même façon, afin de ne pas alerter son patron. Là encore, son parcours est impeccable : ingénieure, titulaire d'un diplôme d'études approfondies (DEA) et d'un doctorat américain, elle doute profondément de l'intérêt de son métier actuel. "J'ai fait ce que je voulais, du moins je le croyais. Mais ces choix ne sont pas forcément les bons. Mon métier n'est pas féminin : on me demande une efficacité permanente, on multiplie les réunions le soir - comme si personne n'avait d'enfants ! - et, avec tout ça, on peut être jeté du jour au lendemain", explique la jeune femme.
A contrario, l'enseignement apparaît comme un métier porteur de "valeurs", où les "relations humaines" sont déterminantes. "On voit des candidats qui procèdent à une véritable révolution dans leurs valeurs personnelles. Ils ont connu l'entreprise avec toutes ses limites, notamment en termes de rentabilité, et reviennent à une vision un peu plus idéaliste de leur travail", note Michèle Mury, conseillère d'orientation à l'IUFM.
Spectaculaires, ces parcours ne sont néanmoins pas les plus fréquents. Un grand nombre de candidats font le choix de l'enseignement après avoir connu un parcours scolaire cahotant ou interrompu après la naissance d'un enfant. Rachel, 34 ans, éducatrice de jeunes enfants, affirme "remplir un vieux désir" en passant les concours de professeur des écoles. Après l'obtention d'un DEUG, il y a une douzaine d'années, elle avait dû "commencer à gagner sa vie", comme ses parents l'incitaient à le faire. La naissance de son troisième enfant lui permet de se présenter au concours sans avoir de licence : elle est donc candidate pour la troisième fois consécutive, déjà profondément satisfaite d'"avoir réappris à apprendre". Ce à quoi s'ajoute la promesse de la sécurité de l'emploi et d'une qualité de vie "incomparable".

DIMENSION QUASI MILITANTE
Tous sont convaincus d'apporter une expérience différente au sein du monde éducatif. Pour ceux qui expriment leur déception du monde de l'entreprise, l'enseignement revêt une dimension quasi militante. "Choisir de devenir enseignant à 35 ans n'est pas la même chose que de s'orienter après une licence, par défaut, parce que tous ses copains font ça", relève une des candidates. Le volontarisme n'exclut pas l'angoisse de se retrouver dans un établissement difficile. Alors, on croise les doigts : "C'est là qu'il y a un vrai travail en équipe", se convainc une de ses voisines.
Les formateurs de l'IUFM veulent croire dans la capacité de ces candidats à apporter une "bouffée d'oxygène" au système éducatif. "Les enseignants sont, pour la plupart, d'anciens bons élèves. Ils ont toujours beaucoup de difficultés à comprendre les nouveaux "mauvais élèves". Ces candidats-là ont des parcours professionnels qui leur donnent un peu plus de recul", estime Gérard Guillot, professeur de philosophie à l'IUFM. "L'enseignement est le seul métier où l'on reste à l'école de la maternelle jusqu'à la retraite. Ceux qui arrivent avec une expérience peuvent apporter quelque chose d'un peu différent et contribuer à faire avancer l'éducation nationale", ajoute un de ses collègues, en parlant de "diversification sociologique". Le plus dur reste néanmoins à faire pour ces candidats : réussir des concours qui demeurent extrêmement sélectifs.

Luc Bronner



Les conditions pour devenir professeur
Recrutement.
Aucune limite d'âge n'est fixée pour les candidats aux concours de l'enseignement primaire et secondaire. Les candidats doivent posséder le niveau licence pour le professorat des écoles, le Capes (collèges et lycées généraux), le CAPLP (lycées professionnels) et le CapeT (lycées technologiques). Des exceptions sont néanmoins possibles pour les mères de famille de trois enfants et les professionnels ayant exercé cinq années minimum dans des secteurs où il n'existe pas de qualification de niveau licence (professionnel et technologique). L'agrégation est accessible aux titulaires de maîtrise. Tous les ressortissants de l'espace économique européen peuvent se présenter aux concours.
Concours.
Le taux global de réussite est de 22,9 % d'admis par rapport aux présents. La sélection varie beaucoup selon les concours (de 4 % en philosophie à 48 % en éducation musicale). La préparation aux épreuves s'effectue librement, mais la plupart des candidats sont élèves des instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) ou étudiants à l'université. Le Centre national d'études à distance (CNED) propose également des cours destinés aux étudiants ou à ceux qui ne peuvent pas suivre ces formations (salariés notamment). Le coût des prestations varie entre 151 et 288 euros selon la nature des cours proposés (renseignements : 05-49-49-94-94).

Carrière.
Un enseignant stagiaire (en deuxième année d'IUFM) perçoit une rémunération de 1273 euros. Identique dans le premier et le second degré, elle passe à 1518 euros après deux ans de carrière. Elle se situe entre 1704 et 1807 euros après dix ans, entre 2 235 et 2 403 euros après vingt ans, entre 2 403 et 2 860 euros après trente ans.
Des indemnités spécifiques (orientation, ZEP, etc.) peuvent s'ajouter. Les agrégés perçoivent une rémunération légèrement supérieure. Pour leur premier poste, les professeurs des écoles sont affectés dans l'académie où ils ont passé leurs concours. Les enseignants des collèges et lycées peuvent être affectés dans toute la France.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 09.06.04