REPONSE DE L’ASSOCIATION « RECONSTRUIRE L’ECOLE » AUX
« 5 CONSTATS ET 12 PROPOSITIONS DE LA CDIUFM »



Le texte de la CDIUFM ne fait que reprendre un plan déjà avorté en 1998 suite à des protestations multiples et à l’opposition de la CPU. Les IUFM firent alors des concessions (« semestrialisation » des concours au lieu de la suppression pure et simple de l’année de préparation) : ce furent les rapports « Alluin-Cornu » et « Brihault-Cornu », si massivement rejetés par les universitaires qu’on ne dépassa jamais le stade du rapport. Retour à la case-départ donc, tellement absurde dans le contexte actuel qu’on se demande s’il s’agit d’une proposition sérieuse ou d’une simple surenchère pour négocier leur survie.

1. Pourquoi cette insistance ?

Deux grandes raisons expliquent l’obstination des IUFM. La première est d’ordre idéologique et on n’y insistera pas ici : les IUFM veulent imposer leur point de vue parce qu’ils croient aux vertus de ce qu’ils appellent la « professionnalisation ». La deuxième raison est mi-dite dans le texte : l’existence des concours en fin de première année d’IUFM constitue pour eux un obstacle insurmontable. Mais c’est la mise en place des IUFM qui a créé cette situation, pas l’existence des concours. Les IUFM sont en effet dans l’impossibilité matérielle d’accueillir tous les candidats. Un seul exemple : le nombre de candidats inscrits au concours des professeurs des écoles en 2003 était de 93 166 et il y avait 18 933 places en IUFM. Outre l’injustice, et sans aucun doute l’illégalité, que représente le fait d’exclure de la préparation la très grande majorité des candidats (79,7%) ayant les titres requis, cette présélection a pour conséquence que des candidats libres, toujours plus nombreux, finissent par être admis et que, par voie de conséquence, les IUFM perdent des parts dans le marché de la réussite. En 10 ans les IUFM ont perdu environ dix points dans l’ensemble des concours : aujourd’hui entre 40 et 45%, selon les concours, des lauréats ne sont pas issus des IUFM. Que ne dirait-on si plus de 40% des normaliens ou des polytechniciens avaient réussi le concours par eux-mêmes, sans passer par les classes prépa ? Qu’il faut supprimer ces classes qui reviennent fort cher et sont inefficaces, bien sûr. Il en va de même pour les IUFM, qui doivent être fermés pour cause de non rentabilité. Dans ce contexte, le recrutement direct en licence aurait pour les IUFM deux avantages : il y aurait deux années de « professionnalisation » au lieu d’une (raison idéologique) ; 100% des lauréats sortiraient des IUFM (raison de rentabilité).

2. Une catastrophe pour la qualité du recrutement

La qualité scientifique des néo-certifiés est aujourd’hui très faible. Les raisons en sont évidentes : les prérequis n’ont pas changé depuis 1950, année de création du CAPES, alors que le niveau des bacheliers, et donc des licenciés, n’a cessé de baisser ; on a essayé de pallier les difficultés des étudiants de DEUG avec divers dispositifs (modules « découverte », modules « culturels », initiations diverses, compensation, validation, capitalisation, etc.) qui ont considérablement réduit le temps consacré aux enseignements disciplinaires ; de plus, entrant peu à peu dans le rang, les jurys couvrent aujourd’hui tous les postes alors que 30% des postes n’étaient pas couverts en 1995.

La situation est presque plus grave pour le professorat des écoles : une licence disciplinaire ne donne pas une formation adéquate à des professeurs dont l’enseignement est forcément pluridisciplinaire ; et les candidats sont particulièrement faibles dans les deux domaines fondamentaux en primaire (le français dont beaucoup ne maîtrisent ni l’orthographe ni la grammaire, les mathématiques dont la plupart ignorent les notions les plus élémentaires). Or on ne peut généraliser l’offre de licences pluridisciplinaires, spécifiquement destinées à ces candidats, car leurs titulaires n’auraient pas de débouchés (il y a plus de 80% d’échec au concours).

En outre, le fait que la licence devient un diplôme de premier cycle – équivalent du DEUG actuel – va encore baisser le niveau de qualification.

Dans un tel contexte, les propositions de la CDIUFM ne peuvent qu’aggraver une situation déjà calamiteuse :
- l’introduction de modules de préprofessionnalisation dans les trois années de licence amputerait encore davantage le temps des enseignements universitaires ;
- la suppression de l’année de préparation réduirait automatiquement de 25% le temps consacré aux enseignements disciplinaires sur l’ensemble du cursus;
- le « nouveau concours » ne permettrait en aucun cas de mesurer les connaissances des candidats.

3. Un « concours » abracadabrantesque

L’idée de remplacer les concours actuels par un « concours coupé en deux », dont les épreuves d’admissibilité vaudraient comme un concours différent (d’entrée en IUFM) et dont les épreuves d’admission (entièrement professionnelles) auraient lieu un an après, devant un jury dont les membres ne seraient pas forcément les mêmes, représente une telle monstruosité juridique, et même un tel défi au simple bon sens, qu’on se demande comment elle peut périodiquement ressurgir.

Il est évident que ces « épreuves d’admissibilité » ne pourraient avoir lieu qu’après la session de septembre de l’année de licence et qu’il faudrait les corriger en quelques jours, faute de quoi les candidats en échec ne pourraient plus s’inscrire nulle part et perdraient leur année. Or il faut aujourd’hui près de trois mois pour corriger les écrits du CAPES ! Et de plus, comme les candidats auraient passé l’année à préparer leur licence, on ne voit pas comment ils auraient pu préparer autre chose. Compte tenu enfin que les programmes de licence varient beaucoup d’une université à une autre, il est évident que ces « épreuves » ne pourraient avoir AUCUN caractère universitaire. Il s’agirait d’une sorte de test de culture générale dans la discipline, dont le niveau serait très inférieur à celui de la nouvelle licence (voir annexe). Un tel dispositif implique un mépris absolu pour les savoirs acquis (souvent avec de grandes difficultés) par les candidats et donc pour la formation universitaire elle-même. Mais il présente en outre un effet pervers inéluctable : si les épreuves d’un concours sont d’un niveau très inférieur à celui de l’ensemble des candidats, le classement devient aléatoire. Autant remplacer donc ce « nouveau concours » par un tirage au sort : ce serait aussi injuste mais beaucoup plus économique et plus rapide.

A quoi il faut ajouter une dimension qui semble avoir totalement échappé à la CDIUFM : que feraient les licenciés ayant échoué à ce pseudo-concours ? Certains essaieraient peut-être de s’inscrire en première année de master-recherche, à condition qu’on les accepte – ce qui est loin d’être sûr. Mais la plupart voudraient évidemment retenter leur chance. Ils se trouveraient donc dans la situation peu enviable d’avoir à préparer, pendant une année entière, un concours très mal défini qu’aucune institution ne serait en mesure de prendre en charge. C’est évidemment la porte ouverte à la multiplication de « boîtes privées » qui profiteraient de la situation désespérée de ces licenciés pour leur offrir, moyennant finances, une formation refusée par l’Etat.

Mais cela ne s’arrête pas là. Les épreuves d’admissibilité d’un concours donnent juridiquement le droit de PRESENTER les épreuves d’admission, pas celui d’entrer dans un nouvel établissement pour les PREPARER. Il y aurait en fait deux concours, dont les IUFM font semblant de croire qu’il s’agirait des deux parties d’un concours unique. Or si ces épreuves dites d’admissibilité sont en réalité un « concours d’entrée à l’IUFM », les lauréats deviennent des fonctionnaires-stagiaires qu’il faut rétribuer en conséquence alors que la moitié va échouer aux épreuves d’admission. On multiplie alors par trois les frais de formation : qu’en pense Bercy ? Que si, au contraire, on leur refuse ce statut, le dispositif devient contraire au règlement de la fonction publique : car les concours sont nécessairement ouverts aux candidats libres alors qu’il faudrait, pour pouvoir présenter les épreuves d’admission, avoir passé un an dans un IUFM, ce qui exclut automatiquement les candidats libres.

4. Des conséquences ingérables pour l’université et pour les IUFM eux-mêmes

La mise en place de « licences d’enseignement » selon le modèle proposé par les IUFM provoquerait l’implosion du nouveau premier cycle (L) et empêcherait l’Université d’assurer ses deux missions essentielles : transmettre le patrimoine scientifique et culturel de l’humanité à la génération suivante (enseignement) et contribuer à sa progression (recherche). En effet plus de la moitié des étudiants inscrits en premier cycle dans les UFR littéraires et scientifiques refusent aujourd’hui d’envisager un avenir professionnel dans l’enseignement, ce qui oblige l’Université à diversifier son offre. Si on ajoutait à cette contrainte l’obligation de fournir des candidats pré-professionnalisés aux IUFM, on ne voit plus du tout à quels étudiants ce premier cycle pourrait donner la formation indispensable à la poursuite de leurs études (cycles M et D, agrégation). Sans compter qu’il est rigoureusement impossible, compte tenu du nombre d’établissements scolaires, d’offrir des stages à l’ensemble des candidats virtuels aux concours.

Les IUFM préconisent en outre la mise en place d’un « master professionnel d’enseignement indépendant de la réussite aux concours ». Que signifie cette proposition et à qui s’adresse-t-elle ? Il s’agit d’abord de donner un diplôme à Bac+5 aux professeurs du primaire et du secondaire. On peut trouver cette revendication légitime mais il convient d’en examiner les conséquences : dire qu’un professeur des écoles et un polytechnicien vont être titulaires du même diplôme (un master professionnel) pour la seule raison qu’ils ont tous deux fait cinq ans d’études après le baccalauréat, c’est ne tenir aucun compte du niveau réel des formations respectives et entraînerait la dévalorisation immédiate de ces nouveaux masters, augmentant donc la réticence des Grandes Ecoles à accepter ce dispositif. Mais l’attribution d’un « master professionnel d’enseignement » à ceux qui auraient ECHOUE aux épreuves d’admission en fin de première année d’IUFM et qui devraient quand même y poursuivre leur scolarité (car ce sont les seuls concernés par cette deuxième partie du dispositif) frise les limites du farfelu. Cela obligerait l’université à consacrer une grande partie de ses moyens (déjà très insuffisants) à la mise en place d’une « collaboration » de deux ans avec les IUFM, dont le seul résultat serait d’offrir un « lot de consolation » aux 50% des étudiants inscrits en IUFM qui auraient été reconnus inaptes à l’enseignement. Les IUFM prétendent donc deux choses : que, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, 100% des lauréats des concours en soient issus indépendamment de leur niveau scientifique ; que 100% des étudiants des IUFM « réussissent » même s’ils ont échoué aux épreuves d’admission. Nouvelle version, particulièrement saugrenue, d’un mot d’ordre funeste : « la réussite pour tous ». La seule justification qui est donnée de cette étrange revendication est la suivante : même s’ils sont interdits d’enseignement en France, les titulaires d’un tel « master professionnel », ayant échoué aux « épreuves… professionnelles » d’admission, pourraient vendre leurs « compétences… professionnelles » dans les autres pays européens. Merci pour nos voisins qui vont être enchantés d’accueillir chez eux les « professeurs » dont nous ne voulons pas. Et bonne chance à ces futurs « diplômés » dans leur porte à porte auprès des établissements étrangers, de Londres à Varsovie et de Bucarest à Lisbonne !

Contrairement aux Directeurs d’IUFM qui tirent des plans sur la comète, les étudiants sont des acteurs rationnels. Il n’est pas vraisemblable que la moitié des admis en IUFM – admis en IUFM après les épreuves d’admissibilité mais collés au bout d’un an aux épreuves d’admission – se contenteraient d’un « master professionnel d’enseignement » qui n’aurait d’autre débouché que l’errance européenne qu’on vient de décrire. La plupart repasseraient évidemment le concours pour avoir un poste en France conformément à leur vrai objectif. Et c’est là qu’on se trouverait face à une pagaille ingérable. Car on verrait des étudiants déjà admis en IUFM se présenter à nouveau au concours d’entrée en IUFM (puisque ce dernier correspondrait aux épreuves d’admissibilité des concours de recrutement). Certains préféreraient attendre la fin de la deuxième année, pour avoir quand même le master et parce qu’ils espèreraient améliorer, en deuxième année, leur « professionnalité » en vue des épreuves « professionnelles » d’admission. Mais qu’ils repassent les épreuves d’admissibilité en fin de première année ou au terme de leur scolarité, beaucoup échoueraient à cette nouvelle tentative puisque les résultats en seraient – ainsi qu’il a été dit plus haut – parfaitement aléatoires. On trouverait donc des titulaires d’un « master professionnel d’enseignement » qui se verraient refuser l’entrée dans l’IUFM – par ailleurs chargé de délivrer ce diplôme – et d’autres, ceux qui réussiraient, obligés de refaire un cursus déjà accompli jusqu’à son terme au risque d’échouer une deuxième fois à mi-parcours (épreuves d’admission) et d’être à nouveau renvoyés à la case-départ.

5. Une menace pour le statut des enseignants

Le dispositif préconisé par la CDIUFM a pour but, ainsi que ses auteurs le reconnaissent eux-mêmes, de supprimer « l’obstacle » que représentent les épreuves scientifiques des concours en fin de première année. Mais en proposant de couper les concours en deux et de garder à la même place (fin de première année) les épreuves d’admission, la CDIUFM ne fait que compliquer encore plus le problème jusqu’à le rendre totalement insoluble. La conclusion est évidente : l’existence des IUFM et celle des concours de recrutement sont incompatibles ; entre les deux il faut choisir. Le choix ne fait pas de doute pour tous ceux qui sont attachés à la qualité de l’école et à l’existence des concours, seul moyen d’accès légitime à la fonction publique. On espère qu’il en ira de même pour le gouvernement et pour le législateur, à qui il revient maintenant de trancher.

Explicitement conçue sur le modèle des facultés de médecine, la formation professionnelle que veulent mettre en place les IUFM ne serait viable qu’à condition de recruter en France – et non pas en Europe – les titulaires d’un « master professionnel d’enseignement » non lauréats d’un concours. Ne pouvant avoir un statut de fonctionnaires, ces derniers seraient donc des contractuels. Et ils représenteraient dans un tel dispositif la moitié des nouveaux professeurs ! Il ne resterait plus alors au gouvernement qu’à adapter son offre en réduisant de moitié le nombre de postes mis aux concours… Probablement inconsciente des conséquences de son projet, la CDIUFM oublie en effet que les facultés de médecine délivrent certes un diplôme professionnel mais que les titulaires de ce dernier exercent, dans leur immense majorité, une profession libérale. Et il en va de même dans tous les pays où la formation des enseignants a lieu sur le mode « en alternance » et non pas sur le « mode consécutif » en vigueur en France. Ni l’Association « Reconstruire l’Ecole » ni aucune des associations professionnelles et syndicales des enseignants ne sauraient accepter une telle remise en cause des statuts.

En présentant un projet si invraisemblable qu’on ne sait par quel bout le prendre, la CDIUFM se contente d’affirmer des objectifs dont ils imaginent qu’ils sont conformes aux intérêts de leurs établissement sans se soucier le moins du monde de leurs conséquences pratiques, de l’impossibilité matérielle et juridique de leur mise en place et sans même comprendre qu’ils en seraient les premières victimes. Et comme c’est la SEULE solution que les directeurs d’IUFM aient trouvée depuis 1998 aux difficultés qu’ils rencontrent, cela prouve – si besoin était – que la mesure qui s’impose aujourd’hui de façon évidente et urgente est de mettre un terme à cette expérience dont l’échec, prévisible depuis le début, est aujourd’hui confirmé dans les faits : il faut fermer les IUFM.


ANNEXE



Pour permettre de juger sur pièces ce que deviendraient, dans le dispositif proposé par la CDIUFM, les nouveaux « concours de recrutement », nous reproduisons ci-dessous la maquette communiquée aux Départements de Langues vivantes lors de la première tentative de « réforme » en 1998 (plan-Oriano). Lors de cet épisode, seule la réaction des Langues vivantes fut en effet « testée », les autres secteurs de l’Université ayant été maintenus dans l’ignorance du projet. On rappellera, à titre de comparaison, que les programmes actuels des CAPES de langues vivantes comportent quatre questions de littérature et de civilisation de niveau universitaire (depuis le Moyen Age jusqu’à l’époque contemporaine, avec certaines variations selon les langues considérées), que les épreuves d’écrit se composent d’un thème et d’une version (textes littéraires), d’une dissertation et d’un commentaire dirigé tandis que l’oral se subdivise en une épreuve universitaire et une épreuve pré-professionnelle sur dossier. Il est facile d’imaginer ce que deviendraient les CAPES de Lettres modernes ou de Mathématiques s’ils devaient suivre un tel modèle.

MAQUETTE DU CONCOURS D’ENTRÉE EN PREMIÈRE ANNÉE D’IUFM
(Concours en octobre)
Note préliminaire : les langues doivent avoir des objectifs et un enseignement différents de ceux des Lettres et Sciences humaines.
1. Admissibilité : 3 épreuves
A) Traduction (thème+version), langue contemporaine y compris de spécialité (4 heures, coefficient 3)
B) Compréhension : diffusion collective d’un document oral de 2 minutes 30 maximum, puis analyse du document (4 heures, coefficient 3) [sic]
C) Essai portant sur 3 textes, à choisir parmi 12 textes couvrant les 3 champs suivants :
- culture générale littéraire
- synchronie : civilisation de l’année écoulée, ou éventuellement des 3 ans écoulés
- diachronie : connaissances historiques des dernières décennies (4 heures, coefficient 3)
2. Admission, après 1 an en IUFM : 2 épreuves orales
A) Épreuve hors programme portant sur des documents non-littéraires (en langue étrangère)
B) Épreuve de pédagogie sur dossier pédagogique préparé à l’IUFM (en langue française)
Les nouveaux certifiés enseigneront en Collège et seconde (éventuellement en première), les agrégés en terminale et classes post-bac.