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Selon un rapport de l'inspection générale remis à Luc Ferry, le système actuel des IUFM est totalement inadapté à la formation des professeurs de demain.

Marielle Court [11 mars 2003]

Formation des professeurs : le rapport qui accuse

Déjà en butte à l'hostilité des syndicats face à la décentralisation d'une partie des personnels non enseignants de l'Éducation, Luc Ferry s'apprête à ouvrir un autre chantier délicat: celui de la réforme des Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM). Dès son arrivée Rue de Grenelle, le ministre de l'Éducation nationale avait fait de ce dossier l'une de ses priorités. Créés en 1989, les IUFM, qui accueillent les futurs enseignants, n'ont jamais vraiment connu de répit dans la critique. En particulier de la part des étudiants, qui dénoncent souvent une formation infantilisante, trop théorique et surtout très éloignée des réalités du terrain auxquelles ils seront confrontés lorsqu'ils se retrouveront devant les élèves. Aujourd'hui, de nombreuses voix s'élèvent pour dire que le renouvellement de près de la moitié du corps enseignant d'ici à la fin de la décennie est l'occasion rêvée de réformer ces centres de formation. Ce ne sera pas la première tentative: la quasi-totalité des précédents ministres s'y sont attelés, jusque et y compris Jack Lang. Sans qu'une évaluation n'ait d'ailleurs été faite des aménagements proposés par l'ancien ministre, Luc Ferry remet donc l'ouvrage sur le métier. Pour l'aider dans sa réflexion, le ministre de l'Éducation, qui présentera vraisemblablement sa réforme au conseil des ministres du 2 avril prochain, a depuis quelques jours sur son bureau un rapport rédigé par pas moins de neuf inspecteurs généraux de l'éducation. Ce document, que Le Figaro s'est procuré, dresse un tableau extrêmement peu flatteur du système actuel et élabore une série de propositions afin de repenser entièrement la formation des enseignants.

Dans le rapport de 70 pages intitulé « La formation initiale et continue des maîtres », qu'ils viennent de remettre à Luc Ferry, les inspecteurs généraux n'y vont pas par quatre chemins : « L'État employeur n'a pas assez pris la mesure des responsabilités qui étaient les siennes », expliquent-ils.

Autrement dit, il n'a jamais précisé ce qu'il attendait des enseignants. Et à défaut de connaître ces objectifs, la formation initiale et continue des futurs professeurs n'a jamais été adaptée.
Une critique que les inspecteurs détaillent dans quatre chapitres. Le premier souligne le fait que l'importance et le rôle qu'il faut accorder à la formation des enseignants n'ont jamais été clairement exprimés.
D'où les désillusions de ceux qui en dénoncent les manques une fois devant les élèves, tandis que d'autres continuent de la juger totalement inutile, partant du principe que «ce métier ne s'apprend pas». D'où également des oppositions stériles entre «théorie et pratique», entre une «formation disciplinaire» qui serait incompatible avec une «formation professionnelle».
D'où, enfin, l'idée qui prévaut largement que seule compte la formation initiale, négligeant dès lors le rôle de la formation continue.

Les inspecteurs regrettent ensuite dans un deuxième chapitre les injonctions beaucoup trop nombreuses en direction des enseignants. L'État a une propension à relayer la demande sociale « en multipliant de façon inflationniste ses attentes vis-à-vis des maîtres, de telle façon que la formation à la fonction enseignante apparaît souvent d'une complexité accrue ». Aujourd'hui, les enseignants doivent agir sur tous les fronts : « Éducation à la citoyenneté, maîtrise de la langue, éducation à l'orientation, mais aussi éducation à la santé ou à la sécurité routière...» Pour ne citer que ceux-là.

Et les auteurs du rapport de brocarder les circulaires ministérielles qui accompagnent ces demandes. Comme ce projet de circulaire sur l'éducation à la sexualité qui dispose qu'«au sein des écoles et des établissements scolaires, tous les personnels, membre de la communauté éducative, participent explicitement ou non, à la construction individuelle, sociale et sexuée des enfants et des adolescents...» ! On demande également aux enseignants en permanence de s'adapter en matière pédagogique, d'apprendre à travailler ensemble, de savoir communiquer avec l'extérieur et, bien sûr, de maîtriser les nouvelles technologies.

Toujours dans ce chapitre, ils s'inquiètent de la très grande hétérogénéité des concours. « La multiplicité des concours, pour un même champ disciplinaire, ne trouve pas de justification véritable: s'agissant (...) de l'enseignement du français (...), on ne compte pas moins de six ou sept concours différents, avec trois agrégations, deux capes et plusieurs CAPLP (concours pour enseigner en lycée professionnel). » De même, regrettent-ils, le flou entourant le niveau universitaire nécessaire à l'inscription au Capes. Officiellement, il s'agit de la licence, mais dans de nombreux cas «le niveau de la maîtrise est devenu indispensable de fait».

Dans un troisième chapitre, les auteurs opposent ensuite la nécessité de maintenir un haut niveau de recrutement - ce dernier s'étant « notablement amélioré ces dernières années », peut-on lire dans le document - aux arrangements exigés par la diminution du nombre de candidats.
À chaque rentrée scolaire, l'État n'a cessé de recruter des personnels auxiliaires, contractuels ou vacataires «selon des procédures très peu encadrées». Or, rappellent les auteurs, «à elle seule, l'Éducation nationale doit prélever chaque année un quart des licenciés potentiels». Si rien n'est fait pour augmenter le nombre de diplômés, la France risque une pénurie d'enseignants, préviennent-ils.

Enfin, dans un quatrième et dernier chapitre, les auteurs dénoncent un système qui conduit les jeunes à penser que le concours est un but en soit alors qu'ils ont encore une année de formation professionnelle, sur le terrain, devant eux. Pis, rien ne serait fait ensuite pour encourager la formation continue, comme s'il s'agissait d'« une activité qu'il faut cacher, qui culpabilise, alors qu'elle devrait être valorisée ».

Voici quelques-unes des propositions des rapporteurs :

* Porter à « cinq années après le bac, soit au niveau du master (...), le niveau de qualification de tous les professeurs ».
* Faire faire un stage hors du milieu scolaire à tous les futurs enseignants.
* Renforcer le rôle de la formation continue, voire la rendre obligatoire.
* Mieux accompagner les jeunes en début de carrière. Lors de leur première année d'enseignement, ils bénéficieraient de trois heures de formation hebdomadaire.
* Aider les jeunes enseignants à s'installer, notamment par le biais d'une allocation d'équipement afin d'acheter des ouvrages et de pouvoir souscrire à des abonnements à des revues professionnelles.
* Créer une instance académique de suivi de la formation des maîtres.