Dernières nouvelles des IUFM : certains envisageraient d'informatiser l'évaluation des « compétences » des stagiaires par « e-portfolio ».



Contrairement aux autres pays où l'« e-portfolio » est une version détaillée du CV, une sorte de site internet personnel portable où chacun dépose des travaux mettant en valeurs ses capacités, certains IUFM s'apprêteraient à mettre en place un « e-portfolio » d'évaluation. Ce n'est pas ce qu'envisage l'Europe lorsqu'elle recommande qu'en 2010, tous les étudiants possèdent un e-portfolio. C'est une interprétation de cet outil par des IUFM.
Les IUFM agissent désormais le plus librement du monde, ils pensent peut-être que leur statut universitaire les rend désormais incontrôlables par les représentants du peuple et par les ministres des gouvernements présents et à venir. Le seul contrôle possible sera en effet a posteriori (en fin de formation), à partir de la liste des 10 compétences professionnelles définies en décembre 2006. Voici donc à quoi nous pouvons nous attendre, et pourquoi et comment la formation va se complexifier quant à la forme et augmenter la charge de travail des stagiaires

1. L'illisibilité des compétences en sortie.
Le rappel que toute compétence (au sens large) dérive de connaissances est un acquis très positif de la liste ministérielle des 10 compétences (même si elle sacrifie à la mode intellectuelle taylorienne de l'évaluation de compétences), mais les IUFM seront tentés de manoeuvrer pour occulter la dimension du savoir, afin, comme d'habitude, de vider les contenus et d'accentuer le formalisme creux (nous laissons au lecteur le soin de deviner quelle est la cause de cette tendance).
Deux procédés seront possibles :
a) Déclarer le Ministère décidément inapte à rédiger un référentiel de compétences, et ne conserver du texte que ce qui correspond à la définition de la compétence au sens pédagogiste (être capable de, rendre capable de). Ainsi il y aura bien un pédagogiste puriste qui déclarera, voulant ridiculiser la compétence ministérielle qui met en avant la nécessité de la culture générale : « La culture générale n'est pas une compétence ! ».
b) Réécrire la liste des compétences en en rédigeant une autre plus ramassée, laquelle prétendrait synthétiser et rendre plus lisible la liste ministérielle. Gains : pratiquement tous les contenus disparaissent de ce document, et surtout, la manoevre brouille tellement le jeu qu'il devient difficile d'estimer si l'IUFM a répondu à la demande du Ministre (le référentiel de départ ayant été transformé). On rejetterait les contenus disciplinaires dans un sous-item de la nouvelle grille, et on donnerait toute leur place à des compétences vitales comme par exemple mener à bien un travail collaboratif via une plateforme logicielle.

2. Le renforcement du pédagogisme.
La théorie taylorienne et pédagogiste de l'évaluation d'un apprentissage par compétences séparées sortira ainsi paradoxalement renforcée par le statut universitaire des IUFM. Comme les universités pourraient ne pas apprécier cette dérive, les IUFM ouvriront un nouveau front : renforcer ce type d'évaluation en le reliant au domaine intouchable, marchand et donc sacro-saint des TICE. Ainsi les IUFM créeront-ils un logiciel d'« e-portfolio », où chaque compétence (du référentiel appauvri, bien sûr) sera évaluée à partir d'un « dépôt » ou d'une « soumission » informatique du stagiaire. L'obsession du contrôle s'installera : chaque formateur d'IUFM devra se demander « Quel type de trace vais-je demander aux stagiaires pour prouver objectivement l'atteinte de la compétence ? ». « Kèltipdetrass ? » sera le mot d'ordre obsédant envahissant la préparation de ses cours. « Latrass ! latrass ! d'abord latrass ! Le contenu - éventuel - ensuite !». Il faudra que cela rentre effectivement dans l'e-portfolio. Pour ne pas surcharger les stagiaires, les formateurs les plus compréhensifs inventeront l'extrait d'écrit long (une sous-partie copiée-collée du mémoire qui ne dira plus son nom). Pour tel ou tel thème, donc, èxtrèdécrilon !
On utilisera aussi le QCM (autocorrectif via la FOAD : formation ouverte à distance) ; autocorrectif car le formateur n'aimera pas évaluer lui-même, cela lui prendrait un temps précieux qu'il doit consacrer à la détermination du tipdetrass. Les formateurs passeront effectivement des dizaines, peut-être des centaines d'heures par an devant l'écran de leur ordinateur, à évaluer la trace, à cocher les cases, à positionner les curseurs, à taper à la machine les commentaires liés aux propositions de validation de telle ou telle trace, ainsi que les comptes-rendus de visite, associés eux aussi à des cases à cocher. Sauf les jours d'orage, pour ne pas griller l'ordinateur via le modem, car tout le matériel et son usure seront à la charge des formateurs. Et avec la formation à distance (FOAD) qui s'accentuera dans la nouvelle formation, on découvrira avec étonnement, comme l'ont fait ceux qui l'ont expérimenté ces dernières années, le travail à distance pendant les vacances de Noël et de Pâques, pour ne pas dire le dimanche.

3. L'institutionnalisation de la lâcheté et de la défiance.
Les lieux de formation des professeurs (ou plutôt des « personnels d'enseignement ») verront s'institutionnaliser la lâcheté et la défiance.
- La lâcheté, parce qu'au fond les IUFM craignent leurs responsabilités nouvelles : imaginons qu'un stagiaire ou nouveau « formé » soit impliqué dans un problème de sécurité. L'IUFM pourra désengager sa responsabilité grâce à la « trace » qui attestera que tel point a été vu, et renvoyer la balle au stagiaire ou au formateur.
- La défiance : cette obsession de la trace est liée à l'absence de confiance de l'institution envers sers formateurs, et à l'absence de confiance du formateur envers le formé. Quand un gendarme signale un panneau « Stop » non respecté, sa simple parole suffit, il est assermenté. C'est-à-dire que d'une part, on lui reconnaît la compétence, et d'autre part, on présuppose qu'il ne ment pas. Si les formateurs étaient ainsi considérés, il suffirait simplement qu'ils signalent au stagiaire ce qu'il doit améliorer. On aurait alors une formation par repérage de besoins, économique car ciblée, alors que l'on s'apprête à embarquer tout le monde dans une inutile démonstration de la réalité du positif, très coûteuse en temps, aussi bien pour les stagiaires que pour les formateurs.
Pour éviter cette formation « à la trace » : il faut simplement faire ce que demande le ministère, à savoir préciser les connaissances qui rendent possible une manière d'agir, évaluer de manière universitaire ces savoirs, et ensuite, demander l'avis d'un formateur et d'un inspecteur (via les conseillers pédagogiques) en cours de formation sur ce qui ferait défaut dans la pratique. Ajoutons au passage que le mastère est un risque : c'est la porte ouverte au recrutement local de type privé (diplôme en poche), et donc la fin du statut de professeur fonctionnaire. Déjà des IUFM parlent de recruter non pas des professeurs, mais des « personnels d'enseignement ».

4. Vers un recrutement de type local et privé.
Il leur faudra du courage, à ces jeunes collègues, pour aborder l'avenir, car l'e-portfolio, conservant une trace de chacune de leurs productions, de chacun de leurs faux-pas, leur présentera la vie bien plus comme un destin que comme une liberté. Car pour changer librement, pour s'améliorer, il faut aussi pouvoir oublier, et se dire que les autres oublieront nos faux-pas. La trace électronique possède la dureté du disque sur lequel elle est inscrite. Mais qu'en pensera la CNIL, à propos ?
Il leur faudra aussi du courage et de la détermination, car ils auront « sous la main » (et les lecteurs de Heidegger comprendront tout ce qui est impliqué par cet arraisonnement) la totalité de leur formation, voire, plus tard, de toutes leurs études, si l'e-portfolio à visée d'évaluation essaime en université ; cela veut dire qu'ils seront prêts, clé USB en main, à vendre leurs mérites à un recruteur local, qui estimera si leur niveau de réussite est compatible par exemple avec telle école désectorisée. Dans d'autres pays, rappelons-le, le jeune professeur, diplôme en main, va chercher son emploi. Avec l'e-portfolio, il pourra même montrer qu'il correspond à un poste à profil. Voulons-nous de ce système où, en sortie, il y a de bons et de moins bons professeurs, alors que le Ministre a simplement demandé, de manière républicaine, que toutes les compétences soient atteintes, sans autre indication ?

5. Il faudrait pourtant ne jamais évaluer par compétences séparées.
Avec l'e-portfolio, c'est un modèle d'évaluation taylorien, par compétences et items séparés qui risque de se répandre, aussi bien en formation professionnelle, que dans tout lieu de formation. Jean-Pierre le Goff aurait-il écrit en vain son livre La barbarie douce ? Il y dénonçait précisément ce type d'évaluation, en montrant que ce qui fait la valeur professionnelle, c'est une culture, une synthèse, et que celle-ci échappe précisément à la subdivision en compétences. Et de fait, l'essentiel (le plus important, le plus déterminant) échappe aux grilles. Peut-on enseigner si on ne croit pas aux capacités de progrès des élèves ? Cette croyance ne peut être ni évaluée ni transformée en item. Le Ministère nous dit que le professeur devra savoir « percevoir les talents ». Croit-on que cela puisse être une compétence séparée ? Ce talent de percevoir les talents, ne serait-ce pas exactement le type des qualités tellement essentielles qu'elles échappent à toute grille ? N'est-ce pas là aussi le résultat de la culture, aussi bien professionnelle que générale ?
Il faut avoir bien peu de culture, ou une culture purement technicienne et une vision étroite des métiers, pour penser que l'on puisse évaluer avec des grilles. Personne, ni élève, ni maître, ni aucune action humaine ne devraient être évalués ainsi. La grille avec items séparés, finalement, c'est le signe rendu public que les auteurs de la grille s'éloignent de la culture, par mépris, par oubli ou par ignorance, car la culture est liaison et continuité, synthèse, et chacun ayant assez de culture humaniste le sait.
La notion de rupture épistémologique est généralement mal comprise : il y a toujours continuité, une nouvelle idée ne vient qu'après qu'il a été constaté que l'ancien cadre ne suffit plus. Il faut inventorier pour ne pas inventer en vain. Bachelard lui-même le rappelle : « On connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites ». Il ne dit pas que l'on peut ignorer ce qui précède. Ainsi une invention d'importance est-elle souvent en préparation chez plusieurs chercheurs qui n'ont pas communiqué : c'est que tout, dans le cadre, est réuni pour qu'il y ait « rupture » de manière déterminée, c'est-à-dire en continuité, parce qu'il y a précisément des raisons, ne serait-ce que la prise de conscience de lacunes (ce qui suppose du savoir), pour que la nouvelle idée apparaisse. Ainsi la méthode « la main à la pâte » en apprentissage des sciences n'est-elle pas une nouveauté absolue, mais le prolongement logique des méthodes des années 30, pour ne pas dire de la fin de 19ème siècle avec Dewey (toute leçon doit être la réponse à une question que se pose l'élève), voire de celles préconisées par Rousseau ou par l'empirisme anglais du 18ème siècle, méthodes auxquelles on a ajouté récemment l'importance de la communication, typique de la fin du 20ème siècle.
Séparer, découper, c'est poser en valeur l'absence d'esprit. C'est montrer que l'on n'a pas compris l'essentiel, que le savoir est aussi histoire et histoire du savoir. C'est montrer que l'on n'arrive pas à prendre de distance critique vis-à-vis du monde techniciste qui nous entoure, c'est, finalement, et implicitement, valoriser le conformisme.

5. Que faire des grilles ? Ou la distinction entre évaluation et explicitation de l'évaluation.
Est-ce à dire que l'esprit, la culture et le véritable progrès, qui sont toujours liaison et continuité, n'ont rien à apprendre de cette mode intellectuelle de la grille ? Ceux qui ont élaboré des grilles ont-ils toujours travaillé en vain ? Leur point de vue est-il absolument faux ? Pas tout à fait. Si nous devons éviter d'utiliser les grilles et les items séparés en évaluation, car ce mode d'évaluation transmet effectivement le mépris de la culture humaniste comme une maladie contagieuse, la véritable évaluation qui est appréciation et notation, peut gagner à s'expliciter, à se justifier au moyen de la diversité d'items. En termes kantiens, c'est toute la différence entre le jugement déterminant et le jugement réfléchissant. L'erreur serait de voir une série d'items de manière déterminante, comme si de cette liste on pouvait définir ou déterminer une valeur, construire des compétences. En revanche cette liste peut être utilisée de manière réfléchissante, c'est-à-dire comme indications et indices pour réfléchir et argumenter au sujet d'une note.
Les IUFM sont pour ainsi dire de manière systématique (perverse au sens de pervertere, mettre à l'envers) dans l'erreur : alors que l'apprentissage de compétences professionnelles est principalement global (il faut bien se lancer le jour de la rentrée, ou le premier jour de stage), ils veulent en faire un B A-BA, et alors que l'apprentissage de la lecture est principalement un B A-BA, ils voudraient en faire principalement un apprentissage global. Or l'apprentissage comprend toujours trois composantes : la tentative globale, les préparations par analyse des composants de l'action, et enfin les retours critiques.
Quelle est l'évaluation idéale d'un travail ou d'un apprentissage ? C'est une appréciation, un jugement exprimé par des arguments, appréciation qui peut scolairement et sans dommage utiliser en général des notes, et des barèmes tant qu'il s'agit d'une connaissance précise dans un exercice précis, ou mathématique, scientifique ou technique. Cette évaluation peut a posteriori s'appuyer sur une grille d'items séparés pour s'expliciter, et encore, seulement quand c'est réellement utile. En aucun cas la grille ne doit servir de procédure d'évaluation, se substituer à l'évaluation globale, qui est inévitablement en partie intuitive (intuitive ne veut pas dire entièrement subjective, il serait temps de le dire). De même il est temps qu'on en finisse avec l'évaluation qui, se voulant objective, laisse entièrement l'affectivité de côté et se borne (bornée est en effet cette évaluation) à constater la présence ou l'absence de « compétences ». L'effort s'encourage, la réussite est à féliciter. Il faut du plaisir dans l'apprentissage. L'évaluation est aussi une communication et une situation de reconnaissance du sujet par un autre sujet.
Il y a finalement deux torts fondamentaux des évaluations par compétences.
a) Il est impossible et nuisible d'évaluer par compétence un exercice scolaire : il y a toujours un ensemble de compétences qui se trouvent mobilisées, ne serait-ce que l'emploi de la langue française, des règles de la logique, des savoirs déjà acquis dont il faut bien sans cesse évaluer le bon emploi en plus de l'évaluation des prétendues « compétences » et « objectifs » du jour. Il est donc matériellement impossible d'évaluer par compétences un exercice. Se focaliser sur une compétence dont l'atteinte serait l'objectif de la séance incite à ne pas évaluer tout le reste, incite à faire une correction de basse qualité. C'est peut-être d'ailleurs une des causes principales de la baisse de rendement du travail scolaire, laquelle s'est produite à peu près parallèlement au succès progressif de la théorie des objectifs pédagogiques (Loi Haby, il y a plus de trente ans, voir les journaux de l'époque sur cette théorie présentée par le Ministre). L'évaluation par compétence, c'est imposer le B A-BA là où il n'a pas de raison d'être.
b) L'évaluation de la compétence, c'est aussi la focalisation arbitraire et illégitime sur le résultat. Deux « apprenants » peuvent avoir atteint un même niveau de performance : mais pour l'un c'est facile, et pour l'autre c'est un grand effort. L'évaluation par compétence nuit à la reconnaissance de l'effort. Elle ne tient pas compte des processus, ni des procédures souvent singulières qu'emploie l'élève. Elle nie la subjectivité, les peines et les joies, la dimension humaine de l'apprentissage, et donc toute une part de la vraie vie.

Le Ministère, en décembre 2006, a souhaité pour la validation de la formation des professeurs des écoles, un avis de l'inspecteur et du responsable de la formation, c'est-à-dire une appréciation. Un avis sur les grands axes des compétences qu'il a définies. Des avis peuvent donc être simplement donnés sur les 10 grandes compétences, sans que l'on ait à surcharger les stagiaires de travaux destinés à prouver sous forme informatisable ce qui doit être évident dans la pratique examinée par un conseiller pédagogique compétent.
Il nous faut avant tout être dans le réel. Dans le réel, c'est aussi savoir qu'aujourd'hui, au concours de recrutement de professeurs des écoles, ce sont les titulaires de licences pluridisciplinaires (disciplinaires !) qui ont les meilleurs résultats, et parmi les plus mauvais résultats, on trouve les titulaires des licences de sciences de l'éducation. On recrute aussi des jeunes collègues dont la maîtrise de la langue française est inférieure au niveau attendu au brevet des collèges, pour ne pas dire du CM2. Il faut savoir enfin qu'aux tests (QCM) de sélection à l'entrée à l'IUFM, on commence à voir des réponses affirmant que la reproduction humaine est ovipare. Voilà pourquoi la culture générale et la maîtrise de la langue sont encore à travailler en tant que contenus disciplinaires en université, comme le demande la liste des 10 compétences. A nous de choisir si nous voulons que ce soient les IUFM seuls qui déterminent l'esprit de la formation des professeurs. Ou bien les représentants du peuple, et les professeurs eux-mêmes.


Jean-Pascal Rimbaud.


Liens :
Quelques sites sur l' « e-portfolio » montrent que ce type de support est situé dans un cadre où le jargon techniciste et pédagogiste sont la norme :
D'abord, « Eifel », un site privé français mais qui a choisi d'être anglophone et qui s'appuie sur la célébrité d'une certaine tour pour mieux se faire connaître :
http://www.eife-l.org/
Autres sites :
http://ntic2.ntic.org/page.php3?t=fil_rss_patrimoine_fr&id_rubrique=50
http://emploi.france5.fr/emploi/trouver-emploi/cv/10040043-fr.php L'Europe ferait-elle pression ? Il est prévu que tous les étudiants aient un « e-portfolio » en 2010.
Voici un site pour une conférence à Maastricht sur l'e-portfolio :
http://events.eife-l.org/ep2007/ep2007
Enfin, un IUFM français (REIMS) ex IUFM-pilote, semble particulièrement pédagogiste et impliqué dans la construction d'un « e-portfolio »
http://www.eife-l.org/membership/members/organisational_members_details/iufm-ca/view