Le Figaro [03 janvier 2005]

Débats & Opinions

Redonner ses lettres de noblesse au métier d'instituteur
Améliorer les qualifications des maîtres




PAR ALAIN BENTOLILA *


Aujourd'hui, les instituteurs sont devenus «professeurs des écoles» et doivent justifier au moins d'un diplôme de niveau licence. Ainsi, en apparence, le niveau monte. Et puis, «professeur», ça vous pose son homme, tandis qu'«instit» ... En réalité, ce titre banalisé de «professeur» n'a évidemment rien changé au statut professionnel et social des enseignants de l'école élémentaire qui n'a cessé de se dégrader. «Professeur des écoles» donc ! Ce nouveau grade ne pouvait être décerné à l'issue d'une formation professionnelle assurée par des écoles qualifiées de «normales». Il fallut donc que l'on inventât le concept à la fois ambigu et pervers des Instituts universitaires de formation des maîtres franchissant un degré de plus dans la démagogie. «Universitaires», le grand mot était lâché : l'Université en majesté allait s'occuper de la formation des maîtres. Les acteurs du terrain, rompus aux pratiques quotidiennes de la classe, durent faire allégeance aux agrégés, maîtres de conférences et professeurs des universités qui trouvèrent ainsi dans ces instituts une chance de carrière que les universités leur avaient parfois refusée.

Arrivent donc dans ces IUFM des étudiants qui sortent de trois années d'université pendant lesquelles aucune attention n'a été accordée au fait qu'ils se destinaient au métier d'enseignants : ils décrochent une licence de quelque discipline que ce soit qui leur sert de sésame pour passer un concours d'entrée de moins en moins exigeant. Ils ont pris toutes les «mauvaises habitudes» de nos cursus universitaires et notamment un excès de théories peu maîtrisées et une approximation fâcheuse dans le raisonnement, l'argumentation et l'exposition orale et écrite de leur pensée. En entrant à IUFM, ils retrouvent, au plus haut niveau de la hiérarchie, des universitaires qui tiennent, chacun, à protéger leur pré carré de recherche et qui n'ont qu'une idée très lointaine de ce que représente le fait de «faire la classe». Avec eux, ils établissent ainsi une forme de continuité entre l'université qu'ils viennent de quitter et son reflet à peine modifié qu'ils découvrent. Cette continuité s'exprime ainsi : priorité à la formalisation didactique et aux connaissances théoriques d'une part, absence de cohérence et de liens entre les enseignements d'autre part et surtout fort peu d'entraînement aux pratiques de classe.

Jamais, au grand jamais, on ne s'abaisse, pendant la formation, à donner aux futurs enseignants les «ficelles» du métier. Bien au contraire, on leur assure que la somme de connaissances qu'ils ont acquises est un viatique largement suffisant pour s'en aller affronter tous les jours trente enfants des autres qui, pour certains, préféreraient être ailleurs et qui, pour beaucoup, ne savent pas vraiment pourquoi ils sont là. Pour certains professeurs d'IUFM, apprendre à «tenir une classe» et à se tenir devant une classe n'est en effet pas chose indispensable. «Ils apprendront sur le tas», me disait l'un d'eux récemment ; «Ils ne sont pas dans un institut universitaire pour y recevoir des recettes.» Et pourtant, la vie d'un maître d'école est infiniment plus facile lorsque l'on maîtrise les modes et les outils de préparation, les règles de comportement, une utilisation pertinente des manuels.

Quand mon père fermait la porte de sa classe, vers 17 h 30, son tableau était prêt pour le lendemain, son cahier de préparation impeccablement à jour. Je suppose qu'il rentrait chez lui le coeur apaisé, sachant que le lendemain serait un jour, certes nouveau, mais dont l'organisation était parfaitement préparée. Rien n'est pire que ce que je vois souvent dans les classes : de jeunes professeurs des écoles se laissant porter par le mouvement de leur classe, improvisant sans cesse, courant derrière des élèves qui eux-mêmes ne savent pas vraiment où ils vont. De jeunes professeurs des écoles à qui on a inculqué la méfiance du manuel et qui, pour beaucoup, se jettent à corps perdu dans une accumulation anarchique de photocopies au détriment de toute cohérence et de toute progression maîtrisée. Lorsque dans certains cours préparatoires, je constate que les enfants travaillent sur des cahiers sur lesquels sont collées, sans soin et sans ordre, des photocopies de pages pêchées ici ou là, je me dis que l'on devrait obliger certains professeurs d'IUFM à venir pendant un an enseigner la lecture à une trentaine d'enfants. Car il faut bien avouer que lorsqu'on ne sait pas ce que sera sa classe du lendemain, lorsqu'on ne peut s'appuyer sur aucun outil structuré, lorsqu'on se retrouve, comme c'est souvent le cas, tout seul face à des élèves, alors la vie du jeune professeur des écoles devient vite pénible, semée d'angoisses et de frustrations.

La loi d'orientation risque de commettre une erreur fatale en renforçant encore plus les liens entre les IUFM et les universités. Disons le tout net ! L'immense majorité des universitaires n'ont rien à apporter à la formation des maîtres du premier degré. Exigeons donc des universités qu'elles proposent des cursus pluridisciplinaires spécifiques à ceux qui se destinent au métier d'enseignant ; et laissons à ceux qui ont une expérience réelle du terrain le soin de former professionnellement les futurs instituteurs.

Les graves insuffisances actuelles de la formation initiale et continue posent cruellement la question du professionnalisme du métier d'enseignant. Récemment, une étudiante d'IUFM me disait que pour elle «être instit, c'était un peu comme être artisan». Et je pense qu'elle avait parfaitement raison ; ce qui fait le bon maître d'école, maître de son savoir et maître de sa pratique, c'est un savant mélange, sans arrêt enrichi, de connaissances filtrées par les exigences d'une pratique quotidienne. Si les connaissances ne sont pas actualisées régulièrement, elles se sclérosent et finissent par tarir la créativité pédagogique ; si les pratiques ne sont pas sans cesse interrogées, elles deviennent, comme le disait Brassens, une «sale manie». Etre un vrai professionnel de l'éducation fier de son savoir et de ses savoir-faire, c'est accepter ou plutôt revendiquer une formation initiale et continue exigeante et par là même raisonnablement sélective. Dans le système actuel, pour ne pas décourager des vocations fragiles et pour obtenir une relative paix sociale, on a progressivement abaissé le niveau d'exigence en formation initiale et plus encore en formation continue. Cette dernière est en effet inégale et peu contrôlée. Si l'on en croit Alain Gavard, directeur adjoint de l'IUFM de Créteil, il faudra, dans les conditions actuelles, plus de trente ans pour que les enseignants de l'académie bénéficient d'un stage sérieux de formation sur l'apprentissage de la lecture.

Il faut préciser d'ailleurs que le choix des stages de formation continue se fait «à la carte» ; chacun choisit à peu près ce qu'il veut et peut évidemment ne rien choisir du tout, passant ainsi pratiquement la totalité d'une carrière «à l'abri» de toute formation. La formation continue, si elle est aujourd'hui considérée comme un droit, n'est en aucun cas présentée comme un devoir. L'idée que la (bonne) volonté de se former avec régularité et rigueur soit prise en compte dans l'avancement d'une carrière n'a, à ma connaissance, jamais effleuré l'esprit des responsables de l'Education nationale, et encore moins celui des syndicats d'enseignants.

Au sein même des IUFM, on en est arrivé à accepter que ceux qui n'ont pas réussi leurs épreuves d'évaluation soient tout de même envoyés dans une classe en les faisant entrer dans une liste piteusement qualifiée de «complémentaire». On en est même arrivé à proposer à des fonctionnaires ayant dix ans d'ancienneté ou à des femmes ayant trois enfants de prendre en charge intellectuellement 30 élèves sans aucune formation préalable. Autant dire alors que le maître d'école n'est pas un véritable professionnel et que tout adulte sachant plus ou moins lire, écrire et compter peut se voir confier la tâche de former l'intelligence de nos enfants. On m'objectera que l'on risque de se retrouver bientôt en situation de pénurie de professeurs ; mais ne voit-on pas que la crise de vocation dont on se plaint est directement liée à la dévalorisation que l'on a fait subir, année après année, à ce qui fut le plus beau métier du monde ? A ne pas reconnaître le très haut niveau de compétence professionnelle nécessaire à l'exercice de ce métier, à laisser se dégrader les exigences de formation jusqu'à les déclarer quasiment inutiles, on fait, petit à petit, de la mission d'enseignement une mission de seconde zone. Et nous paierons tous extrêmement cher ce coupable renoncement !

* Professeur à l'université Paris-V, auteur de Tout sur l'école (Odile Jacob).