Les IUFM partent en guéguerre

Pedro Cordoba
Maître de conférences à l’Université de la Sorbonne - Paris IV

Profitant des difficultés actuelles de Luc Ferry, les IUFM reviennent à la charge. Avec un sens aigu des catastrophes calendaires (Santiago du Chili, New-York, Stockholm), Libération publie dans son édition du 11 septembre, un article de Raymond-Philippe Garry. Président de la Conférence des Directeurs d’IUFM, ce dernier ressort un vieux projet qui échoua déjà sous Claude Allègre : supprimer les concours de recrutement tels qu’ils existent aujourd’hui et les remplacer par une « formation IUFM » dès la première année d’université. D’abord connu sous le nom de plan-Oriano et immédiatement rejeté par la Conférence des Présidents d’Université, il fut ensuite repris en « version light » par les rapports Alluin-Cornu et Brihault-Cornu. Définitivement carbonisé auprès de ses collègues universitaires, le professeur Alluin dut jeter l’éponge, ainsi d’ailleurs que son ministre, on s’en souvient peut-être. Puis ce fut le tour du rapport Brihault-Cornu. Jack Lang joua alors de son instrument favori : la temporisation. Et les élections arrivèrent sans qu’aucune décision ne fût prise. C’est à ces textes que le représentant des IUFM fait allusion lorsqu’il évoque des « rapports récents » allant dans le sens de ce qu’il préconise. Rien d’étonnant quand on sait que M. Cornu fut son prédécesseur à la tête de la Conférence des Directeurs d’IUFM…

On nous dit que le système français de formation des maîtres est unique en Europe. Ce n’est pas faux dans la mesure où chaque pays européen a sa propre histoire. Et la France n'a pas à rougir de ses maîtres. Mais ce qui serait vraiment « unique au monde », ce serait que la France adopte le projet des IUFM. Car même aux États-Unis, pourtant terre d’élection du pédagogisme théorique, il n’existe rien de semblable. Les professeurs du primaire et du secondaire y sont certes formés dans les « educational schools » (d’où leur niveau désastreux ainsi que la catastrophe globale du système scolaire américain). Mais ces IUFM d’outre-atlantique qui « forment les profs » dès la première année d’études sont totalement séparés des départements universitaires. Aucune université américaine, même le plus minable des colleges du Middle-West, ne veut rien savoir de ces « paillotes de la pédagogie » où l’on n’étudie pas les mathématiques ou l’histoire mais les « mathématiques pour l’éducation » et « l’histoire pour l’éducation ». Aucune reconnaissance, aucune équivalence, aucune validation, aucun rapport de quelque type que ce soit : le plus absolu des mépris. Et ce que veulent nos IUFM, c’est coloniser les cursus universitaires depuis la première année et jusqu'aux masters. Rien que ça !

Monsieur Garry fait mine de s’étonner : les facultés de médecine donnent une formation professionnelle aux futurs médecins, les facultés de droit aux futurs avocats et les écoles d’ingénieur font de même avec les futurs ingénieurs. Pourquoi pas la même chose avec les professeurs ? C’est sauter allègrement plusieurs siècles d’histoire. Quand les premières universités apparurent au Moyen-Age, elles avaient en effet une vocation professionnelle : la théologie, la médecine et le droit. C’est beaucoup plus tard, sous la Révolution et l’Empire, que furent créées les premières écoles d’ingénieurs. Plus tard encore que se mit en place l’Université actuelle. De ces décalages chronologiques est né le paysage des études supérieures qui existe aujourd’hui dans tous les pays du monde : des facultés et des écoles professionnelles d’une part, l’Université au sens propre de l’autre. On peut certes prôner la mise en place de facultés professionnelles d’éducation : c’est le système américain. Mais ce qu’on ne peut pas faire, c’est vouloir que l’université française se transforme en succursale des IUFM. Car l’université, où que ce soit dans le vaste monde, a une autre mission : élaborer et transmettre les connaissances scientifiques. Mettre nos départements de lettres et de sciences, déjà bien mal en point, sous la tutelle des IUFM serait leur donner le coup de grâce. On comprendra peut-être que les universitaires refusent de prendre avec gaieté de cœur le chemin du mouroir.

Monsieur Garry a l’air d’oublier, dans son beau projet, que le taux d’échec aux concours de recrutement est d’environ 80% et qu’il n’y a pas plus de 20% des étudiants de première année qui arrivent à ce niveau, sans compter que près de la moitié des étudiants refusent a priori d’envisager la possibilité même de faire une carrière dans l’enseignement. Autrement dit, l’université aurait l’obligation, si un tel projet était adopté un jour, d’inclure dans ses cursus des enseignements dont 95% des étudiants n’auront jamais rien à faire. L’idée, on le voit, est particulièrement brillante et soucieuse des réalités. Mais il est sûr qu’il y aurait du travail pour les spécialistes en pédagogie théorique ! Il faudrait même recruter à tour de bras !

A supposer même qu’un tel dispositif pût être mis en place sans détruire l’université, présenterait-il quelque utilité ? Non. Les dizaines de milliers de stagiaires qui depuis 1992 ont été obligés de subir la formation délivrée par les IUFM sont unanimes : tout cela ne sert à rien, on nous fait ingurgiter de la bouillie pour chats. Et puisque cela ne marche pas pendant les deux ans de « formation », eh bien, il faut en rajouter trois de plus ! A force d’avaler de la sale bouffe, ils finiront bien par s’habituer ! Tel est, semble-t-il, le raisonnement.

Il y a un dernier point dans l’article de M. Garry, le pré-recrutement après la licence, c’est-à-dire, tout bonnement, la disparition des concours. C’est cela même qui avait provoqué, sous Claude Allègre et Jack Lang, la violente opposition des universitaires aux « rapports récents ». Préalablement pré-formatés grâce à l’introduction de modules ad hoc dans les études universitaires, les licenciés seraient ensuite directement pré-recrutés dans les IUFM, excluant donc l’université de la préparation aux concours. Les IUFM gagneraient alors sur tous les tableaux, y compris celui de la rentabilité. Car il y a quelque chose dont personne ne semble avoir pris la mesure, y compris au Ministère : les IUFM sont une institution non viable. Pour des raisons qu’il est impossible d’expliquer ici, 40% des lauréats des concours sont des candidats libres, que les IUFM ont empêché de recevoir la formation à laquelle ils avaient droit. Ce chiffre est même en progression continue depuis une dizaine d’années : 70% des professeurs des écoles avaient préparé le concours dans un IUFM en 1995, ils sont 60% aujourd’hui. On peut démontrer mathématiquement que, dans le système actuel, il est impossible qu’il en soit autrement et qu’il est donc parfaitement absurde de maintenir en vie ces institutions dispendieuses, inutiles et néfastes. Vouloir réformer les IUFM relève de l’acharnement thérapeutique, il faut les supprimer. Mais s’il y a pré-recrutement au niveau de la licence, tout change : 100% des professeurs auront été professionnalisés par les professionnels de la professionnalisation. Le rêve !

Ou le cauchemar. Car un tel projet implique d’abord la suppression d’une année d’études, celle qui correspond à la préparation des concours. Est-ce ainsi qu’on améliorera la formation des maîtres quand on connaît par ailleurs le niveau déplorable de la plupart des licenciés et, de plus en plus, des recrutés ? Ce projet implique aussi que le concours soit coupé en deux : l’écrit en septembre après la licence et l’oral, entièrement professionnalisé, après un an d’IUFM. Quel sera le statut des pré-recrutés ? Elèves-fonctionnaires stagiaires ? Il faut alors les payer et multiplier par trois le budget en question. Qu’en pense Bercy ? Ou alors on ne les paye pas, mais c’est illégal : le règlement de la fonction publique impose d’ouvrir les concours aux candidats libres qui ne pourraient évidemment pas, dans un tel dispositif, passer un an dans un IUFM. Et que deviendraient les collés qui représentent au moins 50% des effectifs ? Garderont-ils le bénéfice de leur « écrit » pour l’année suivante, engorgeant ainsi les IUFM d’une masse de candidats en échec ? Ou faudrait-il les accueillir en « master » comme le prévoyaient les « rapports précédents » ? Ceux qui ont échoué deux ou trois fois au concours de professeurs des écoles s’engageraient donc dans la rédaction d’une thèse ? Quelle perspective pour notre recherche ! Et comme nos partenaires européens vont s’empresser de reconnaître nos nouveaux diplômes à Bac+5 et Bac+8 ! Quant aux heureux lauréats, l’université serait obligée de valider cette formation, à laquelle elle ne participerait pas du tout, comme un « master professionnel » ? Est-ce cela l’avenir qu’on nous réserve : tamponneurs de diplômes ?

Devant l’irrationalité d’un tel projet, on reste perplexe. Comment est-il possible que les Directeurs d’IUFM – pour la plupart des professeurs d’université qu’il faut créditer d’un niveau minimal d’intelligence – s'acharnent imperturbablement à défendre, depuis des années, des thèses aussi manifestement insensées ? Ont-ils tous été atteints de crétinisme institutionnel ?

Il est évident que ce doux délire n’a strictement aucune chance de devenir réalité. Les IUFM ont échoué à imposer ce projet sous Claude Allègre et Jack Lang. Ils ne vont pas réussir sous Luc Ferry. Mais comme ils ne renoncent pas, autant les mettre en garde : si jamais une nouvelle conjoncture politique était plus favorable à leurs desseins, ils trouveraient dans la tranchée d’en face des universitaires bien décidés à leur faire payer chèrement le prix de cette agression.

Comme tous ceux qui ont intérêt à empêcher un débat, M. Garry s’empresse de le dire périmé. « Guerres tribales dépassées », dit-il, en parlant de ce conflit déjà vieux de cinq ans. Mais les raisons des uns et des autres n’ont pas bougé d’un millimètre. Et quand on veut éviter la guerre, il vaut mieux ne pas en déterrer périodiquement la hache. Ou alors se préparer à recevoir, en guise d’avertissement, quelques coups de semonce avant la bataille.