Réplique à Pedro Cordoba

 

par Pierre Madiot

 

Cher fils d’ouvrier immigré ayant appris le français à l’école primaire du temps, etc., etc. (cf. ci dessus) … et qui se regarde tous les jours dans le miroir du réel…

 

J’ai lu la missive enflammée que vous nous avez fait parvenir par provocation et j’ai trouvé votre rhétorique intéressante. Vous avez su utiliser toute l’enflure dont vous semblez être capable (et vous avez de réelles possibilités de ce côté) pour illustrer le fait que dès que l’on croit son « honneur » outragé, on n’a plus besoin d’arguments. Je comprends votre rage de voir que votre pouvoir d’universitaire, si patiemment gagné et si complaisamment rappelé, n’a pas la prééminence dans le processus de formation des maîtres. Il est certain que votre vaste science vous laisse sans aucune compétence au moment où il faut, selon vos propres termes, former à une « vraie » pédagogie qui par ailleurs supposerait des « talents innés ». À côté de cette logomachie qui permet d’escamoter tout débat, je ne vois dans votre discours qu’imprécations haineuses et récusation de penseurs que vous dénoncez comme « américains » et archaïques, et à la liste desquels il faudrait pourtant ajouter Binet, Claparède, Piaget, Vygotski et beaucoup d’autres que vous ne semblez pas connaître, sans parler de Rabelais ni de Montaigne.

 

Vous exultez à l’idée que les étudiants des IUFM trouvent majoritairement déroutantes les approches de la pédagogie. Vous dites préférer le contact des maîtres chevronnés, en faisant mine d’ignorer que la plupart des formateurs en IUFM sont aussi en charge d’élèves. Par ailleurs, je dois dire qu’enseignant maintenant depuis trente cinq ans et fils d’instituteur, la fréquentation des maîtres expérimentés ne m’a jamais appris autre chose qu’à être intelligemment pragmatique, ce qui est beaucoup. Mais l’exemple de mes aînés ne m’a été d’aucun secours pour élaborer les référents théoriques et les outils propres à guider mon action professionnelle. J’ai encore moins trouvé ces repères à l’Université où, à quelques exceptions près, j’ai eu affaire à de médiocres compilateurs, phraseurs ennuyeux, incapables de poser une problématique. Il a fallu attendre l’arrivée de la MAFPEN puis de l’IUFM pour commencer à systématiser les questionnements susceptibles de nous permettre de faire face de manière réfléchie aux difficultés du métier d’enseignant. Et c’est du côté des jeunes enseignants passés par les IUFM que je vois actuellement progresser une réflexion et des pratiques pédagogiques capables de relever le défi de l’école d’aujourd’hui.

 

J’ai beaucoup de critiques à formuler à l’égard des IUFM où j’ai été moi-même formateur. Je leur reconnais cependant l’immense mérite d’avoir mis à mal l’idéologie selon laquelle enseigner ne serait qu’un art laissé à l’inspiration d’un professeur magicien et savant. Enseigner réclame certes des dispositions, mais c’est d’abord un métier. Ce que vous dites sur la baisse des exigences des programmes n’est qu’une fable inventée par des gens incapables de penser les contenus des savoirs en dehors de leurs propres catégories. Il faut que vous soyez bien loin des établissements scolaires pour ne pas voir ce dont sont capables des élèves qui ne maîtrisent pourtant pas l’imparfait du subjonctif (que personne d’ailleurs n’interdit d’enseigner). Il vous sera loisible évidemment d'alimenter la rengaine qui, depuis que l’école existe, répète, année après année, que le niveau baisse, et qui permet de justifier n’importe quoi.

 

L’école est en crise, c’est vrai. Notre métier est difficile et passionnant, il mérite autre chose que ces querelles infondées et ces hurlements belliqueux dont vous avez cru devoir nous gratifier. Vous aurez beau faire, vous ne récuserez pas la pédagogie. Débrouillez-vous avec votre honneur d’universitaire. Votre érudition ne vous donne aucune compétence sur les méthodes d’enseignement, et c’est très bien ainsi. Vous ne ferez croire qu’aux naïfs, aux aigris et aux ignorants que vous défendez l’école. Vous ne vous souciez en réalité que de votre position et vous vous accrochez avec hargne à une place qui n’est pas menacée. Laissez-nous la nôtre. À partir de la place que j’occupe auprès des élèves de mon lycée et à la rédaction des Cahiers pédagogiques, votre agitation paraît, je vous assure, extrêmement dérisoire. Et si j’ai pris la peine de vous répondre, je n’irai certes pas plus loin pour essayer de laver l’affront que constituent vos injures grossières ni pour poursuivre plus avant un débat manifestement inutile.

 

                                                                                       Pierre Madiot

                                                                                    Fils d’instituteur

                                                                          Professeur de lettres en lycée

                                                            Rédacteur en chef des Cahiers pédagogiques.