Lettre au Monde

 

par Gérard Gonfroy

Président de la Conférence des Directeurs d’IUFM

(texte non publié par Le Monde, mis en ligne par les Cahiers pédagogiques)

 

Monsieur le Directeur,

J’ai pris connaissance avec beaucoup d’intérêt des « points de vue » que vous avez consacrés à l’école et, plus particulièrement, à la formation des maîtres, dans votre édition datée du mardi 3 septembre.

Vous me permettez cependant de vous faire part de la stupéfaction – le mot est faible – ressentie par la communauté des IUFM et par tous ceux qui contribuent à la formation des enseignants devant le papier intitulé « En finir avec les IUFM » et signé par deux professeurs agrégés d’histoire. Le Monde maîtrise suffisamment bien les codes de la presse pour mesurer l’effet que produirait le parallélisme formel entre la contribution de l’ancien directeur de l’INRP, Ph. Meirieu, chercheur mondialement connu, actuel directeur de l’IUFM de Lyon et celle de deux ex-stagiaires, qui ne représentent qu’eux-mêmes. Nous sommes bien proches de la manipulation de l’opinion et très éloignés de la déontologie du métier de journaliste, surtout si l’on sait que Ph. Meirieu ignorait que sa contribution, située sur un tout autre plan, figurerait en vis-à-vis du brûlot sus-mentionné.

Il est vrai, fort heureusement, que le caractère outrancier des propos émis par MM. Barthélemy et Calague discrédite leurs auteurs et laisse mal augurer, chez eux, du sens des responsabilités qui incombe à tout fonctionnaire de l’éducation nationale, surtout quand il a en charge, comme c’est le cas pour ces professeurs, l’enseignement de l’éducation civique…

Paradoxalement, le seul mérite de ce tissu de banalités et de contre-vérités est de poser clairement le problème de l’inadéquation de l’agrégation en tant que concours de recrutement du second degré : voilà, en effet, des lauréats d’un concours extrêmement difficile, attestant d’un très haut niveau de connaissances disciplinaires, qui n’ont guère compris quelles étaient les exigences du métier d’enseignant de lycée et collège aujourd’hui. Car la querelle entre les tenants du savoir et les tenants du pédagogisme est d’une rare stupidité : chacun conviendra que, vu l’accélération de la production des connaissances, un haut niveau scientifique sera une condition de plus en plus nécessaire, mais en rien suffisante, pour faire face à la complexité des tâches qui caractérisent l’enseignement du second degré. Il est frappant de constater que, lorsque les concours de recrutement impliquent un minimum de réflexion sur l’exercice réel du métier (c’est le cas du professorat des écoles, du professorat d’EPS et, généralement, des professorats de l’enseignement technique et professionnel), les professeurs stagiaires de ces cursus éprouvent moins de difficultés lors de leurs stages en responsabilité. Les évolutions que devraient connaître plusieurs CAPES, en particulier pour l’épreuve dite « sur dossier », ne peuvent qu’aller en ce sens. Telle est, du moins, la direction proposée par le Haut Comité de Suivi des Concours.

Les « arguments » présentés par MM. Barthélemy et Calague n’apportent rien de nouveau ; il ne visent d’ailleurs qu’un quart environ de l’activité des IUFM, ignorant superbement la première année de préparation aux concours de recrutement, ainsi que le cursus du premier degré. Seul leur caractère outrancier et caricatural retient l’attention, et l’on y chercherait vainement une quelconque proposition alternative…

 

Est-ce dire pour autant que les IUFM répondent parfaitement aux objectifs et aux missions que la loi leur assigne ? Certes, pas. D’abord parce que ces institutions, encore très jeunes, sont évidemment perfectibles ; pourtant, le chemin parcouru depuis leur création, en 1990, est loin d’être négligeable, comme le rapport transversal du Comité National d’Evaluation, publié l’hiver dernier, l’a bien montré (comité qu’on ne saurait suspecter d’une bienveillance aprioristique, puisque aucun de ces membres n’est en fonction dans un IUFM). Encore faudrait-il que l’on cesse de considérer que tout problème de société trouvera miraculeusement sa solution, pour peu que l’on introduise le module ad hoc dans la formation dispensée en IUFM. Encore faudrait-il que l’on permette aux IUFM et à leurs formateurs de mettre en œuvre avec la sérénité nécessaire les nouveaux plans de formation, qui renforcent, en seconde année, le rôle de l’alternance entre les stages et la formation et qui devraient être mieux vécus par les usagers. La seconde année d’IUFM, durant laquelle un étudiant devient un fonctionnaire du service public, voit, pour beaucoup de jeunes professeurs, se briser l’image idéalisée du métier d’enseignant au contact

du réel ; il est donc aisé de comprendre que cette seconde année ne peut pas ne pas s’accompagner de difficultés, voire de souffrances.

C’est d’ailleurs pourquoi les enquêtes de satisfaction réalisées quelques années après la sortie de formation corrigent souvent la perception immédiate des professeurs stagiaires. C’est aussi pourquoi il était indispensable que l’entrée dans le métier se fasse le plus progressivement possible.

Mais que peuvent penser, à la lecture de ces colonnes où l’agression le dispute au mépris, les milliers d’enseignants de tous ordres (enseignants-chercheurs, corps d’inspection, enseignants du second degré, maîtres-formateurs, formateurs associés, conseillers pédagogiques) qui se dévouent sans compter pour assurer dans de bonnes conditions la relève de 40 % du corps enseignant d’ici à la fin de cette décennie ? Cette publication, avec l’éclat que vous avez choisi de lui donner, ne peut leur apparaître, à l’heure où les IUFM ont à faire face à un accroissement considérable de leurs charges d’enseignement, que comme l’expression d’un courant destructeur, encore une fois peu digne de ce que l’on attend d’un quotidien de la réputation du vôtre.

L’émotion suscitée, vous l’imaginez, est considérable : j’ose espérer que vous saurez en prendre la mesure et que vous publierez, dans les semaines qui viennent, des contributions qui, moins attractives en matière de marketing rédactionnel, poseront cependant les véritables problèmes auxquels va se trouver confrontée la formation des enseignants dans les années qui viennent.

Je ne puis que vous répéter, Monsieur le Directeur, combien sont grandes, au sein de la communauté éducative, l’amertume et la colère suscitées par cette publication inconsidérée.

 

                                                                                      Gérard Gonfroy