Sujet de français donné au concours de recrutement des professeurs des écoles



Première partie : (12 points)

Synthèse

Quatre documents vous sont proposés :

- Document A, intitulé : "Purisme et sélection" ' extrait de Le français qui se cause, Splendeurs et misères de la langue française, Orlando de Rudder, Balland, 1986.

-Document B intitulé : "L'institution scolaire... ", extrait de Le bon français ... et les autres, d'Eveline Charmeux, Milan, 1989.

- Document C, intitulé : "L'argot : la cohabitation", Denise François-Geiger, extrait d'un article paru dans la revue "Europe", Octobre 1990.

- Document D, intitulé : "Le langage de la culture des rues", extrait de Coeur de banlieue, David Lepoutre, Odile Jacob, 1996.

En trois pages au plus, vous en ferez la synthèse.

Seconde partie : (8 points)

Question annexe

Le document n° E reproduit la production écrite d'un élève de CM2. Vous relèverez et classerez les fautes d'orthographe, de grammaire et de syntaxe. [nous ne possédons pas ce document E]



CONCOURS D'ACCES AU CYCLE PREPARATOIRE DE PROFESSEURS DES ECOLES
Epreuve : FRANÇAIS    GROUPEMENT 1





Document A

PURISME ET SELECTION



Cependant, pour la langue, tout se passe comme si une sélection naturelle s'opérait, ne gardant des sabirs un moment en vogue que le meilleur d'eux-mêmes, c'est-à-dire, le plus efficace.

Ces attaques répétées contre les parlers nouveaux ignorent leur nécessité. Chaque jargon intervient comme une langue vernaculaire, servant à assurer la cohérence d'un groupe, d'un sous-groupe, d'une classe. Comme les argots, le parler des technocrates leur sert à se reconnaître tout en désignant les autres comme différents d'eux. De même, la langue verte servit à la fois de moyen de se savoir du même monde tout en se démarquant des caves et des lardus, avec l'avantage supplémentaire de ne point être compris de ces derniers. Le verlan, le louchébem, parler des bouchers de la Villette n'eurent pas d'autre fonction.

(…)

Bref, une hétérogénéité de la parole est une nécessité. Dans l'état actuel du monde, ces parlers divers sont nécessaires, autant que les dialectes régionaux. Certains équivalent à des patois, en ce sens que le locuteur s'y sent amoindri car il sait qu'il ne parle pas la bonne langue et qu'il n'a pas les moyens de la parler.

Malheur à celui qui ne joue pas avec les mots : il perd une grande partie de ce qui le constitue, de ce qui ordonne sa pensée. Le langage ludique, le jeu de mots sont nécessaires et certains jargons procèdent d'un plaisir du jeu. Il existe même des dialectes ludiques fort complexes exigeant une connaissance précise de l'orthographe. Tel fut sans doute le siacnarf, fondé sur l'inversion des mots écrits, dont usait, paraît-il, pour parler avec ses petits camarades un galopin nommé Charles de Gaulle au début de ce siècle.

Le pourfendeur de ces usages minoritaires de la langue ne fait pas autre chose : il ne défend que le dialecte d'un groupe, le sien. Il se sert simplement d'arguments historiques ou traditionnels pour renforcer sa position. Il pense que la langue est unique et que c'est sa langue.

Cependant, il ne parle pas de la même manière à tout le monde. Il sait user des niveaux de langue, ce qui n'est pas toujours le cas de ceux qu'il attaque. On lui a appris l'existence d'un seul français, alors même qu'il en parle plusieurs. Il n'en défend pas moins un bon usage unique, ce qui lui permet de diviser la société dans laquelle il vit en deux parties : les gens de bon goût, et les autres. Il opère une sélection, renforce les antagonismes sociaux, et se sent heureux d'avoir accompli son devoir : il a apporté sa pierre à l'édifice des marginalisations sociales, parfaisant celles de l'école.

L'enseignement devrait inculquer la diversité linguistique. Tout enfant sait qu'on ne parle pas à sa grand-mère comme à ses copains. Il suffirait de clarifier ce savoir, de montrer qu'il y a, selon les circonstances, plusieurs manières de dire les choses. La maîtrise du langage passe par celle de ses différents états. En ce sens, il peut se révéler utile d'enseigner toute la langue, y compris celle des charretiers, si décriée, à condition d'expliquer où et quand l'on peut ou doit en user. Chacun de nous a plusieurs langues : vernaculaire, véhiculaire, etc., le tout est d'en prendre vraiment conscience. Après quoi, il resterait à valoriser la langue des gens pour qu'ils en deviennent fiers et cherchent à l'améliorer, à la rendre belle ou non, selon leur désir, de même qu'on veut s'habiller élégamment ou traîner un vieux jean râpé, selon qu'on veut s'adapter aux diverses situations de la vie ou non, selon la volonté qu'on a de communiquer ou de rompre l'échange.


"Purisme et sélection", extrait de Le français qui se cause, Splendeurs et misères de la langue française, Orlando de Rudder, Balland, 1986



Document B

L'institution scolaire ...


On comprend aisément que l'école ait subi très fortement l'influence de ces courants puristes, à tendances politiques, sociales, nationalistes, morales, puisque sa tâche rassemble tous ces secteurs.

D'abord, parce que d'emblée, la langue française a été considérée comme la clé de voûte de tout le système éducatif. Dès 1882, F. Buisson, un très proche collaborateur de J. Ferry, affirmait dans le Dictionnaire de pédagogie que "(la langue maternelle) domine et pénètre toutes les autres études. Par là, (l'élève) devient, même s'il reste dans la sphère la plus humble, un élément de valeur pour la société, une force utile mise par l'école au service du pays."
Ensuite, parce que cet enseignement a été, de façon à demi avouée, au service d'objectifs, à la fois politiques et sociaux : C. Dézirat et T. Hordé le rappellent avec force : "Après les débuts difficiles de la IIIe République, la fraction républicaine de la bourgeoisie française, ayant enfin assuré son assise électorale en 1877, peut mettre en place, non sans remous, son appareil d'Etat. La politique scolaire qu’elle institue dans ce cadre tend à généraliser l'enseignement, et singulièrement celui de la langue, pour ses propres intérêts de classe, intérêts économiques, politiques et idéologiques. L'institution de l'enseignement primaire, obligatoire, gratuit, laïque, par les lois fondamentales de 1881 à 1889, a permis la consolidation et le développement de la communauté linguistique, indispensables à l'expansion de l'économie française et à la stabilité de l'économie bourgeoise. "
De fait, les textes officiels qui réglementent l'enseignement de la langue française le font apparaître - et c'est bien en continuité avec l'œuvre de la Révolution - comme l'instrument et le symbole de l'unité nationale : qu'il s'agisse des instructions officielles de 1923, de la circulaire de 1925, ou des textes de 1938, le message est sans ambiguïté : "Nul n'ignore les difficultés que rencontre l'instituteur dans l'enseignement de la langue française. Lorsque les enfants lui sont confiés, leur vocabulaire est pauvre, et il appartient le plus souvent à l'argot du quartier, au patois du village, au dialecte de la province, qu'à la langue de Racine et de Voltaire. Le maître doit se proposer pour but d'amener ces enfants à exprimer leurs pensées et leurs sentiments de vive voix ou par écrit dans un langage correct. (... ) Ils sentent bien que donner l’enseignement du français, ce n'est pas seulement travailler au maintien et à l'expansion d'une belle langue et d'une belle littérature, c'est fortifier l'unité nationale." (Instruction Officielle du 20/06/23 ; premier alinéa.) "L'école laïque (... ) ne saurait abriter des parlers concurrents d'une langue française dont le culte jaloux n'aura jamais assez d'autels." (Circulaire de 1925.) Treize ans plus tard, le discours n’a pas changé : "Les enfants ont appris de leur mère, de leur famille, de leurs camarades, la langue maternelle ; ils ont acquis en parlant les habitudes linguistiques de leur milieu. Ils parlent une langue mêlée de mots d'argot, de termes impropres, indifférents aux accords essentiels de genre et de nombre, ignorant la valeur des temps et des modes. A l'école, les maîtres enseignent l'usage correct, le bon usage de la langue." (Programmes et Instructions du 20/09/1938.)

Il faudra attendre les travaux des équipes de recherche pédagogique (INRP), menés sous la direction d'Hélène Romian, et notamment le "Plan de rénovation de l'enseignement du français à l'école élémentaire", pour que le mythe d'un enseignement du "français correct" reçoive les premières secousses d'une remise en question à fondements scientifiques.

"L'argot : la cohabitation", Denise François-Geiger, extrait d'un article paru dans la revue "Europe", Octobre 1990.



Document C

L'ARGOT : LA COHABITATION


Un des parlers branchés est évidemment le verlan, un argot à clé, dont nous avons déjà présenté le mécanisme. Celui-ci est simple, en principe, mais on ne peut évidemment pas verlaniser tous les mots. Reste qu'on peut faire en sorte que la compréhension soit difficile sans entraînement, ce qui est bien commode avec les parents, les profs, les « keuf ». Certains termes comme chetron (pub de Renaud), laisse béton, bleca... ont bien réussi mais ne suffisent pas pour devenir expert en verlan. Il en est de même, sans doute, avec tous les argots à clé. Notons que le verlan contemporain est souvent approximatif : « meuf » pour « femme », « beur » pour « arabe », «keuf » pour flic, ce qui incite à parler de néo-verlan.
Il convient d'insister sur le fait que les médias (la presse aussi bien écrite qu'orale, la pub) utilisent largement les parlers branchés, de telle sorte qu'ils se répandent très vite dans la langue commune, sont un vivier de néologismes qui coopèrent largement à la formation d'un argot commun : des trouvailles, termes ou expressions, comme il est trop (sans adjectif), flipper, défonce, avoir les boules, galérer, joint, on se calme, calmos... en témoignent et nous incitent à ne pas pleurnicher avec les grincheux.

Face à des mots obsolètes, à des résurgences, à des inventions, l'usager (et notamment l'enfant scolarisé) doit apprendre à se servir de la gamme des modulations langagières qui lui sont offertes. Tous les termes argotiques n'appartiennent pas au même registre : il en est de bénins et d'autres qui sont tabous. Le nec plus ultra est certainement non de se confiner dans un registre mais de savoir employer « boulot » ou « chebran » là où il convient de le faire.

(…)

Outre l'usager commun, il convient aussi de se souvenir que les écrivains, romanciers, poètes, chansonniers...
Il faut souligner en outre que l'acte littéraire transmute l'argot qui est par nature oral. L'argot écrit - fort utile pour les attestations - trahit des intentions de l'auteur, qu'il s'agisse de «faire peuple» ou, tout uniment, de recueillir, apprécier et transmettre des trouvailles linguistiques. L'argot naît et vit dans la rue ; dans les livres, il a un statut d'hôte de passage. Ceci dit, il existe bel et bien un patrimoine argotique qui va de Breffort à Darien en passant par Boudard, Jarry ou Mac Orlan, qui traverse les genres (théâtre, poésie, roman, polar, B.D ... ) et qu'on ne saurait traiter par le mépris.

"L'argot : la cohabitation", Denise François-Geiger, extrait d'un article paru dans la revue "Europe", Octobre 1990.




Document D

LE LANGAGE ET LA CULTURE DES RUES


L'apprentissage de la langue standard étant l'une des principales fonctions de l'école et la transmission de tout le savoir scolaire s'effectuant à travers cette même langue standard, l'école se trouve être inévitablement le lieu privilégié d'une lutte permanente d'imposition des normes linguistiques. Face à ceux qui s'écartent, par ignorance ou par méconnaissance, des règles de la langue autorisée et surtout contre ceux qui usent d'un type de langage non reconnu, tels les dialectes, langues vernaculaires, argots..., les transmetteurs de savoir que sont les enseignants ont pour rôle à la fois affiché et implicite de censurer, corriger et redresser systématiquement les écarts. On sait combien fut âpre la bataille d'unification de la langue menée à travers l'école par l'État républicain depuis la fin du XIXe siècle contre tous les patois et toutes les langues régionales de France. On connaît sans doute beaucoup moins les aspects concrets de cette lutte de tous les jours dans les écoles des grands ensembles périphériques français contemporains.
Parmi les difficultés rencontrées par les enseignants travaillant dans des établissements de banlieue, la violence verbale à laquelle ils se trouvent confrontés dans leurs contacts avec les élèves en est une et non des moindres. Pour celui qui se trouve, jeune diplômé nommé, en premier poste - comme cela arrive souvent - dans un établissement de Z.E.P. (1), il faut reconnaître que l'exercice du métier peut s'avérer éprouvant, voire difficilement supportable, à tel point que, dans ces établissements, les demandes de mutations sont nombreuses dès la première année, et le taux de roulement généralement élevé.
Il peut être très légitimement choquant, faut-il le souligner, d'entendre à longueur de journée des adolescents qui parlent entre eux « comme des cochons », s'insultent à tout bout de champ et ne se gênent pas, à l'occasion, pour adresser à leurs maîtres les pires injures.
Derrière cette confrontation violente, dont les conséquences humaines ne sont certainement pas à prendre à la légère, se cache pourtant un conflit d'une tout autre nature. L'institution scolaire ne se heurte pas seulement ici à des « élèves difficiles », à des « cas sociaux », à des « personnalités déviantes », mais également aux membres d'un univers social et culturel qui lui est relativement étranger et inconnu. Ce langage adolescent, si violent et si détestable soit-il dans cette confrontation élève-professeur, mérite, en tant que langage de groupe, l'intérêt du sociologue et de l'ethnologue. A y regarder de plus près et en même temps de manière plus distanciée, il traduit en effet une expérience et des pratiques originales - il sert de support à des relations sociales spécifiques, dans le cadre des groupes de pairs ; et il exprime une vision du monde et une idéologie qui lui sont propres. Bref, il relève d'une culture, ou du moins d'une sous-culture, à la fois organisée et cohérente.
En considérant cette confrontation entre langage de l'école et langage des rues en dehors de ses aspects pédagogiques et psychologiques, nous voudrions à la fois contribuer à montrer le caractère d'autonomie et de richesse de ce « parler ordinaire », situer ce langage dans son rapport d'opposition à la culture légitime et dominante et surtout mettre en lumière le rôle spécifique que joue la parole dans les relations sociales en vigueur au sein du groupe des pairs.

(1) Sigle de « zone d'éducation prioritaire ». Les Z.E.P. correspondent le plus fréquemment à ce qu'on appelle euphémiquement les « quartiers difficiles » de banlieue. Les établissements scolaires de Z.E.P. disposent de moyens supplémentaires, en heures d'enseignement et en budgets alloués. Depuis 1992, le ministère de l'Éducation nationale a « peaufiné » sa politique et mis en place d'autres mesures spécifiques pour les établissements particulièrement « difficiles » lesquels établissements ont reçu l'appellation non moins euphémique de « zones sensibles ».

"Le langage de la culture des rues", extrait de Coeur de banlieue, David Lepoutre, Odile Jacob, 1996.