L'ancien patron de la MNEF contre-attaque
" Je suis frappé par l'amnésie de nos détracteurs "
MARIANNE - 11 au 17 octobre 1999




Attaqué pour sa gestion de la première mutuelle de France, Olivier Spithakis se prépare à témoigner devant les juges. Interview exclusive de "Marianne".


Marianne : Sous le feu des critiques, vous défendez votre mission auprès des pouvoirs publics. Quel fut donc, pendant treize ans (1985-1998), le véritable rôle de la Mnef et de son directeur général ?

Olivier Spithakis : Depuis que la gestion de la Mnef fait l'objet d'une campagne, je suis frappé par l'amnésie de nos détracteurs. Car la mutuelle étudiante est, depuis sa création en 1948, une composante importante du " mouvement social ". Au début des années 80, on l'a inscrite, à gauche notamment, dans un schéma militant, conscient et pensé, d'encadrement et d'apaisement de la jeunesse. De plus, elle devait freiner l'influence du Parti communiste en milieu étudiant. A l'époque, la Caisse nationale d'assurance maladie, la Cnam, calculait notre niveau de rémunération à l'aune de notre utilité politique et sociale. Proche de Force ouvrière, je rencontrais régulièrement James Becker et Erwing Bron, les représentants du syndicat américain AFL-CIO, qui s'intéressaient de très près au syndicalisme en Europe et voulaient se protéger de l'influence communiste.

Vous êtes mitterrandiste, est-ce l'ancien président de la République qui vous a inscrit dans ce schéma politique?

Oui. Dès les grandes grèves étudiantes de 1976, François Mitterrand, chef de l'opposition, nous avait convoqués et dit: " Il faut savoir mettre fin à un mouvement revendicatif de jeunesse. " Pendant toute la décennie 80, il redoute une surenchère communiste à partir des universités. La Mnef devient alors, via l'Unef, le " sas " d'aspiration vers le PS des militants trotskistes issus de l'OCI et de la ligue communiste révolutionnaire (LCR). Mais, en octobre 1989, lorsque le mur de Berlin tombe, tout bascule. En tant que militant des droits de l'homme, je suis comblé. En revanche, pour la mutuelle, c'est le début des difficultés. Nos contacts avec l'AFL-CIO s'étiolent. Personne n'a plus besoin de contenir le Parti communiste dans les universités.
Conçue dans un monde bipolaire, la maison mutualiste, comme d'autres organes, doit se repositionner. La lutte contre l'extrémisme de droite devient alors prioritaire. La Mnef et ses militants aident notamment, sur invitation de Mitterrand, de façon appuyée, à la création du mouvement SOS-Racisme. En outre nous voulons opposer une vraie " solidarité sociale " entre tous les jeunes - apprentis, TUC, SIVP et universitaires - à la pseudo-solidarité familiale prônée par nos concurrents mutualistes qui se livrent à un véritable dumping sur l'assurance complémentaire maladie des étudiants, en conservant jusqu'à l'âge de 25 ans la progéniture de leurs affiliés. Dans ce but, nous créons d'autres mutuelles et des filiales qui ne sont que des outils obligatoires en économie de marché. Pendant les crises de la jeunesse, les périodes de mouvements revendicatifs, nous conservons notre rôle d'intermédiaire. Et nous relayons techniquement l'action des syndicats étudiants en produisant des études et des projets législatifs clé en main. Au final, Matignon arbitre. En poste à la direction de la Mnef, j'ai obtenu le vote et la promulgation de plus de lois ou de règlements qu'un parlementaire en quinze ans de carrière dont, à l'arraché, sous Edouard Balladur, la majorité sociale à 18 ans!

En somme, vous vous dépeignez en leader occulte de la jeunesse, chargé d'étouffer les conflits " inutiles ", dévoué à l'amélioration des conditions de vie étudiantes et à la disposition de tous les gouvernements successifs...

Les générations de leaders étudiants se succèdent tous les quatre ou cinq ans. C'est un rythme trop rapide qui ne permet pas aux responsables politiques d'établir des relations suivies avec eux.
A droite, traditionnellement, l'UDF et le RPR ont peu d'entrées dans ce vivier. A gauche, depuis que les socialistes se sont installés dans une culture de gouvernement, leurs énarques intègrent directement les cabinets ministériels sans jamais coller une affiche ou participer à une manifestation. Pas étonnant que les liens entre le PS et les militants sociaux se soient distendus !
Dans ce contexte, il est vrai que je suis le seul responsable d'une organisation de jeunes à être resté en poste pendant quinze ans. Et, de ce fait, j'ai rencontré, dans les moments de crise en milieu de la jeunesse, non seulement les cabinets ministériels et les responsables de Matignon, mais aussi les présidents François Mitterrand et Jacques Chirac. Dans une Ve République " traumatisée " par Mai 68, l'exécutif redoute toujours les emballements de la jeunesse.

Après 1993, quels services la Mnef rend-elle aux gouvernements de droite ?

Premier ministre en 1986, Jacques Chirac a été très marqué par le décès de l'étudiant Malik Oussekine, qui avait participé à une manifestation contre la loi Devaquet. Depuis son arrivée à l'Elysée et jusqu'en 1998, outre une longue rencontre avec le chef de l'Etat, j'ai été régulièrement reçu par l'une de ses conseillères et occasionnellement par Jean-Pierre Denis. Déjà, en 1994, secoué par l'ampleur des manifestations contre le CIP (le certificat d'insertion professionnelle), le cabinet d'Edouard Balladur nous avait contactés en catastrophe: " Les jeunes sont dans la rue, c'est la panique. On ne connaît pas les représentants des organisations syndicales. " Le lendemain, la Mnef organisait des rencontres à Matignon avec l'Unef et les corpos. L'entourage d'Edouard Balladur nous demandera même de " mettre un thermomètre dans la jeunesse ". Pour ce faire, nous fonderons l'Observatoire des comportements des jeunes. C'est toujours sur incitation du gouvernement Balladur que nous créerons les " maisons des jeunes et de la santé ".

Les socialistes n'ont-ils pas été agacés par tant d'oecuménisme ?

Non. Il nous est difficile de refuser des partenariats avec un Etat qui fixe le niveau de nos ressources ! De plus, lorsque les socialistes tenaient les leviers de l'Etat, nous ne leur avons jamais fait défaut sur les dossiers qui concernaient les jeunes. Sous le gouvernement Rocard, nous avons financé à hauteur de 2,8 millions de francs des études sur un dispositif de prêt aux étudiants qui n'a jamais décollé. Au début de l'année 1993, à l'initiative de Jack Lang, ministre de l'Education nationale, nous avons lancé une grande campagne d'information sur l'allocation logement social (ALS). Résultat : le budget de cette allocation a explosé et, incidemment, la cote de Lang a encore grimpé auprès des jeunes. Mais le gouvernement de droite qui a succédé aux socialistes ne nous a jamais réglé notre dû - 1,4 million de francs -, sous prétexte que notre travail avait profité politiquement à la gauche.
En fait, avec le PS, " ça n'a tiqué " qu'une fois. Lorsque, dans un communiqué, repris à la télévision, la mutuelle s'est officiellement félicitée des mesures Balladur pour les jeunes. Nous n'allions pas dire le contraire, nous les avions pour partie proposées! Mais si on nous a poussés à occuper tant d'espace, posons-nous le vrai problème. Celui de l'absence de relation structurée entre l'Etat et les organisations de jeunesse.

Depuis le déclenchement de " l'affaire Mnef ", on a présenté la mutuelle tour à tour comme une pouponnière, puis une infirmerie du PS. Qu'en est-il ?

Ces deux expressions ne correspondent pas à ce que nous avons vécu. Nous avons engagé des syndicalistes étudiants parce qu'ils connaissaient parfaitement les universités qui sont notre terrain de recrutement. Certains de ses militants ont ensuite été élus députés. Je ne poursuis pas mes cadres avec une pointeuse. Quant aux compétences que je suis allé recruter directement dans les cabinets ministériels, c'était tout à fait dans l'intérêt de la Mnef. Ce serait un comble si seuls les grands groupes privés avaient accès aux entourages des membres de gouvernement !

Quelles furent les fonctions à la Mnef du député PS Jean-Marie Le Guen, premier secrétaire de la Fédération socialiste de Paris?

Jean-Marie Le Guen fut notre directeur médical jusqu'en 1992. Après avoir été élu député de Paris, il a effectivement planché sur tous nos dossiers sanitaires et sociaux, de la couverture maladie universelle aux filières de soins. Il a ainsi participé aux discussions avec Vivendi (ex-CGE), lorsque ce groupe est entré au capital de Raspail Participations, le holding de nos filiales. Il y a eu quatre rapports d'inspection sur la période, sans qu'aucun ne remette en cause la réalité de ses fonctions.

Vous prétendez que " l'affaire de la Mnef " masque aussi des règlements de comptes. Expliquez-vous.

J'estime que la campagne actuelle permet à certains anciens trotskistes de crédibiliser leurs attaques injustes contre une " dérive " libérale de la gauche. Ensuite, nous avons aussi été utilisés. Pendant l'inspection de la mutuelle par la Cour des comptes, j'ai eu maintes fois l'occasion de déjeuner avec Gilles Johanet, alors secrétaire général de la Cour, qui m'a toujours expliqué qu'il n'y avait pas de problème sur la Mnef et que l'objectif était d'atteindre les mutuelles de fonctionnaires. Ce qu'il me demandait alors, c'était de persister à déstabiliser Jean-Pierre Davant, le président de la Mutualité française. Reste que, si on interdit désormais à la Mnef de jouer son rôle d'intermédiation sociale, il faudra bien que celui-ci soit assumé par un autre acteur. Et se poser le problème des relations de la nation avec sa jeunesse, qui n'est pas à l'abri des manipulations, de la montée des extrémismes sectaires politiques ou religieux et surtout des mouvements incontrôlables.



Propos recueillis par Laurence DEQUAY