Contribution au Débat National sur l'énergie

Mai 2003

Je voudrais, à titre personnel, en utilisant mon expérience de chercheur en physique des particules et de militant, exposer lors de ce débat sur l'énergie ma réflexion sur ce sujet, comme c'est mon devoir de citoyen et de scientifique.
Cette réflexion porte sur 4 points:
1) Dans quelles conditions l'industrie et l'énergie nucléaires peuvent remplir un besoin vital ?
2) D'éviter le mélange des genres.
3) De la nécessité de la recherche fondamentale.
4) De la politique énergétique accompagnante.

1) Dans quelles conditions l'industrie et l’énergie nucléaires peuvent remplir un besoin vital ?

A l'heure où le chaos, après la guerre, ravage la terre gorgée de pétrole, abritant l'une des plus vieilles civilisations de notre planète, on peut signaler les avantages de l'énergie nucléaire :
- source nationale indépendante d'énergie,
- stockage de l'énergie facile pour du long terme,
- forte valeur ajoutée du travail exigeant une qualification élevée,
- pollution aérienne, terrienne et aquatique pouvant être réduites au minimum.
Toutefois l'utilisation de l'énergie nucléaire pose les problèmes de
- sûreté de fonctionnement,
- sécurité des installations,
- non prolifération,
- gestion des déchets.
La solution de ces problèmes, ou au moins, son attente, impose des contraintes dans l'utilisation et le développement de cette énergie :

a) La sûreté de fonctionnement
Comme lors de la conception et de la construction, elle nécessite esprit de responsabilité, haute qualification du personnel, levée de contraintes de rentabilité immédiate, et indépendance des personnels à l'égard de pressions visant à brader la sécurité. Le statut de l'entreprise et du personnel, au sein d'une société ouverte acceptant le débat contradictoire et démocratique, est donc une garantie, que la privatisation, la concurrence et la mondialisation détruiront. Il y a contradiction entre la politique d'indépendance soutenue par 90% des Français, acceptée sinon soutenue par la majorité des peuples de la planète, et l'abandon total de cette indépendance en matière énergétique, provoqué par la déréglementation, la libéralisation, la privatisation et la mondialisation.

b) La sécurité des installations
Elle implique une société qui, même si elle garde ses centrales par un dispositif particulier, doit garder à l'extérieur des relations pacifiques avec les autres nations, et à l'intérieur confiner ses tensions au niveau politique et non physique. Ceci devant éviter, sinon réduire les relations de force, de pouvoir et de contrainte qui se traduisent par l'irresponsabilité, le terrorisme ou le chantage. La politique de mondialisation à outrance, visant à la conquête générale des marchés extérieurs, la précarisation et l'exclusion d'une grande partie de la population, provoquent de telles tensions, et donc aggravent les risques terroristes.

c)La non prolifération
Elle a été, jusqu'aux années 2000, bâtie sur un double socle :
- le renoncement volontaire à l'usage de l'arme atomique par les pays qui ne la possédaient pas encore,
- la mise à disposition de l'énergie atomique, à des fins pacifiques, pour le médical, l'énergie, le transport, l'industrie, pour tous les pays adhérant aux traités de l'Agence Internationale de l'Energie atomique.
Ceci impliquait le contrôle des installations nucléaires. Malgré les défauts du dispositif, le fait que, en plus de 40 ans, seuls 3, voire 4 pays sur les 200 de l'ONU non puissances nucléaires lors de la signature du traité, aient développé l'arme nucléaire, est un succès. L'abandon de fait de ce dispositif par les USA entraîne une refonte de tout le système de sécurité mondial. La nouvelle politique de force (la guerre préventive) des USA provoquera l'apparition de dizaines de nouvelles puissances nucléaires, changeant toute la donne mondiale. En abandonnant notre indépendance militaire, stratégique, économique, énergétique, nous serons inéluctablement entraînés dans des conflits graves et violents.

d) La gestion des déchets
La voie choisie par la France permet d'en réduire le volume, particulièrement des déchets à vie longue : il ne reste alors que les déchets non recyclables dans les réacteurs (produits de fission et certains actinides). Le problème essentiel est le confinement de ces déchets, car actuellement, aucune stratégie de transmutation générale n’est réaliste. Le confinement de ces déchets doit être effectué sur une période très longue, mais le recyclage et l'incinération du plutonium et d'une partie des actinides mineurs peut faire reculer à moins de 10 000 années, voire moins de 1000 années, le temps au delà duquel la radiotoxicité est réduite au niveau de celle de la mine d'uranium dont est extrait le combustible nucléaire. Le volume de ces déchets est faible, relativement aux autres déchets de notre société, eux aussi dangereux, et qui ne se désintègrent pas : l'ensemble des produits de fission, tout compris, représente 1,2 gramme de matière, moins de 1 cm³, pour l'équivalent de 8 tonnes de pétrole. Sur mille années, quelques centaines de milliards de tonnes équivalent pétrole pour toute la France représentent donc des centaines de milliards de grammes, soit un volume de centaines de milliers de mètres cubes : quel rapport avec tous les cadavres chimiques, architecturaux, .... des autres activités industrielles, agricoles, minières, touristiques. Soulignons que le problème des déchets nucléaires porte sur la rupture des enceintes de confinement des matières radioactives. Or l'essentiel de leur nocivité porte sur un effet chromosomique (les radiations) , alors que notre société se permet, sans études sur le long terme, des essais de dispersion de produits modifiés génétiquement qui eux agissent directement sur toute la chaîne vivante. Il y a deux poids et deux mesures, deux discours, deux méthodes. Une comparaison simple permet de préconiser une gestion de confinement contrôlé et réversible : pourquoi d'ailleurs postule-t-on que le confinement, au delà de 300 ans, doit être indépendant de la construction sociale, comme si nos sociétés étaient obligatoirement détruites (effondrement des empires romains, coloniaux ... ) au bout de quelques centaines d'années, alors que l'histoire a montré que la folie des hommes oublie parfois de détruire des sociétés pendant 3000 années (Egypte, Chine ... ). Les pyramides ont duré plusieurs millénaires, sans que les tombeaux à l'intérieur ne soient troublés. Il est possible de transmettre, bien au delà de 2000 années, un message très clair : les archives romaines, grecques, chinoises, égyptiennes, sumériennes, crétoises, nous permettent de lire dans la vie d'il y a 2000, 3000, 4000 années. L'Egypte a connu une continuité historique durant des millénaires, rompue seulement en 385 de notre ère lorsque Théodose a ordonné de détruire toutes les traces de l'ancienne religion. Nous sommes un peu comme les grecs décrits dans le Critias de Platon : nous sommes des enfants qui, au nom de la religion du « changement », croyons que nous devons et pouvons à chaque génération détruire et reconstruire le monde, en éliminant le patrimoine matériel et intellectuel qui vient des temps plus ou moins lointains. Le patrimoine que nous laisserons à nos descendants est aussi le message intellectuel que nous leur transmettrons. Les déchets entreposés, si ce sont les massacreurs de nos descendants qui n'arrivent pas à les gérer, ne me soulèvent pas a priori d'états d'âme.

La disponibilité des réserves finales est énorme : dans un mètre cube de la roche normale de la croûte terrestre, il y a environ 7 grammes d'uranium, soit potentiellement l'équivalent d'une cinquantaine de tonnes de pétrole. Le nucléaire doit être accompagné d'une politique permanente de développement touchant la sûreté des installations, le cycle nucléaire, et l'efficacité du système. La maîtrise et le maintien à niveau du potentiel industriel est donc une condition nécessaire pour que l'utilisation de cette énergie se fasse sans que notre sécurité, notre santé et notre indépendance ne soient aliénées. La privatisation générale, la déréglementation, la mondialisation, amèneront la disparition ou la prise de contrôle de nos industries et nos mines par de grands groupes multinationaux d'origine anglo-saxonne, qui eux produisent plusieurs réacteurs de sous marins ou de bâtiments de surface par an, maintenant ainsi un parc de réacteurs bien plus important que le nôtre. La politique actuelle, mise en oeuvre depuis la signature du traité de Maastricht, amènera à terme la disparition de l'un des points les plus positifs du nucléaire : l'indépendance nationale. Cette énergie permet aux nations qui la possèdent d'éviter d'être impliquées dans des guerres qui ne sont pas les leurs.

2) Eviter le mélange des genres

Le développement d'une industrie implique de ne pas mélanger les genres. On classe fréquemment en systèmes révolutionnaires et progrès évolutionnaires les deux approches industrielles de développement. Le premier est un rêve qui arrive éventuellement, avec une probabilité non précise ; si on y met quelques moyens, le second, moins spectaculaire, est plus assuré, plus lent, plus difficile, plus coûteux a priori. En réalité les deux approches ne doivent pas être mises en opposition, mais étudiées parallèlement. Le développement « évolutionnaire », correspond d'une part au retour d'expérience des systèmes déjà exploités, et d'autre part à la mobilisation de tout le système de production, de conception et de maintenance. Il permet des gains faibles, mais linéaires, et, finalement, très intéressants car portant sur des sommes importantes de produits (par exemple la production annuelle de nos 60 réacteurs). Ce gain de sûreté, de productivité, permet aussi de financer les développements « révolutionnaires », qui eux doivent, a priori, être considérés « à perte ». En ce sens l'EPR correspond à un développement « évolutionnaire ». Son abandon correspondrait à l'abandon de cette approche, et donc d'un risque énorme : se lancer uniquement dans l'approche « révolutionnaire ». Ce serait l'abandon de la dernière coopération européenne (après Superphénix), et sans aucun doute de notre appareil industriel et de développement.

L'approche « révolutionnaire » correspond à plusieurs grands « courants » : les réacteurs hybrides, Génération IV, fusion contrôlée... Mais il doit être distingué ceux qui correspondent à des filières de réacteurs qui ont déjà fonctionné à l'état de prototype ou même de réacteurs de petites séries (réacteurs à sel fondu, réacteurs à plomb fondu, réacteurs à gaz ... ), à ceux qui, sur le papier « peuvent marcher » (réacteur hybride), et à ceux où une incertitude scientifique existe encore (fusion). Les sommes nécessaires pour le développement d'un prototype de réacteur sont très grandes : plusieurs milliards de francs. Les études de composants (pompes, turbines, combustibles, commandes) sont d'un ordre de grandeur en dessous. Les simulations complètes sont encore d’un ordre de grandeur plus faible, et, finalement, les études papier ont un coût quasiment nul (le chercheur universitaire devant de toute façon chercher et l'étudiant faire un stage ou une thèse). Mais un ordre impératif exige que l'on ne puisse passer d'une étape à l'autre sans avoir résolu les problèmes de la précédente étape. En sautant les étapes, on s'engouffre dans des impasses, on gâche des moyens, on prend des risques, et finalement on peut tuer un projet plein d'avenir.

Je donnerai l'exemple du réacteur hybride, sur lequel j'ai commencé à travailler en 1990. Nous avons poursuivi une étude « papier », accompagnée de diverses simulations. Lors de l'audition de l'OPECST de novembre 1996, puis lors de diverses présentations faites dans ce même office en 1997 et 1998 (rapports n° 978 et 3495), il a été présenté par M. le Professeur Carlo Rubbia un projet de réacteur hybride. Une partie de « l'établissement » scientifique français voulait en faire construire un prototype en quelques années, directement, sans simulation complète, sans études des composants, sans tests des sous-systèmes. Ceci alors même que des questions graves se posaient sur ce système : en particulier la fenêtre séparant le plomb fondu à l'intérieur du réacteur du vide de l'accélérateur, comme les travaux que nous avions réalisés depuis 1990 et présentés à l'OPECST le montraient.

Sautant les étapes, il a été décidé de faire toutefois un prototype de la cible de spallation, alors même que les questions soulevées ne sont pas résolues. En 2004 doit fonctionner à PSI, en Suisse, sous irradiation d'un faisceau de 1 milliampère de protons à 600 MeV, une cible de spallation à plomb fondu appelée MEGAPIE. Les crédits proviennent de différentes nations européennes, dont la France. En attendant le fonctionnement de cet appareil, il a été construit un petit prototype de cible, à 72 MeV de protons, appelé LISOR. Cette cible a explosé sous l'irradiation le 5 juillet 2002, après 36 heures de fonctionnement : la fenêtre n'a pas résisté. Depuis LISOR fonctionne dans des conditions qui, à ma connaissance, n'ont pas été rendues publiques (Les données, en langue allemande, concernant l'accident de juillet 2002 étaient accessibles sur le site de PSI en Suisse). Mais si on avait directement construit un prototype de réacteur hybride, alors une catastrophe de grande ampleur se serait produite.

Je citerai un autre exemple, concernant un autre domaine : l'informatique. En 1991 nous possédions en France et en Europe, une industrie informatique très performante, en avance à bien des égards sur l'informatique américaine, basée notamment sur le processeur européen « Transputer », T800. A tel point que le journal d'IBM, en décembre 1992, révélait que le projet phare de recherche à IBM était le projet de machine parallèle VICTOR, fondé sur l'utilisation de ce processeurs T800. Nous avions fait, sur des machines européennes en Allemagne et en France, des test très poussés qui montraient que de tels systèmes était largement supérieurs aux autres systèmes existants, notamment de Cray et d'IBM. Or, au lieu de procéder parallèlement à des études « révolutionnaires », et à des développement « évolutionnaires » sur les systèmes de « Transputers », il a été décidé (en particulier sur la suggestion du comité High Performance Computing and Networking, de l'Union Européenne) d'arrêter la production de ces systèmes, d'interdire à tous les chercheurs de les utiliser, et d'importer des machines américaines.

Parallèlement, il fut décidé de lancer un projet « révolutionnaire », nommé ACRI, qui aux yeux de leurs promoteurs devait résoudre tous les problèmes, en prenant tous les risques industriels et technologiques possibles. Ceci en « collaboration » avec des industriels US.

Finalement le projet ACRI fut abandonné en 1994, sans avoir rien donné, et toute la fabrication des calculateurs parallèles ou non à base de Transputers abandonnés, ainsi que toute fabrication et conception de processeurs européens. Nous importons aujourd'hui, à ma connaissance, la quasi totalité de nos processeurs, de nos mémoires, de nos périphériques, des USA ou de l'extrême Orient. Une dépendance totale vis à vis de fournisseurs et de concepteurs étrangers, pour un produit qui touche à toutes les activités et ressources du pays, se développe sans que jamais elle ne soit dénoncée, alors même qu'elle a des conséquences dramatiques (contrôle de toutes nos activités économiques, culturelles, militaires, scientifiques, politiques ... ).

3) De la nécessité de la recherche fondamentale

La recherche fondamentale s'intéresse à des questions générales qui ne sont pas directement liées à des applications, en particulier pour la physique subatomique, des questions concernant la force nucléaire, le confinement des quarks, la synthèse de la relativité et de la mécanique quantique. Bien que fondamentales, et que l'absence de réponses n'empêche a priori en rien actuellement le développement de l'énergie nucléaire, ces questions touchent directement la sûreté et le fonctionnement des systèmes nucléaires. Tout véritable progrès fondamental aura des conséquences importantes sur ces systèmes, et rappelle Heisenberg, ce serait même un critère de l'ampleur de ce progrès. Mais, en attendant, la recherche fondamentale développe des outils fort utiles : par exemple le programme GEANT, intégrant toute la physique subatomique connue, et, développé pour la simulation des expériences de physique des particules, nous a permis, moyennant quelques améliorations, de simuler les réacteurs hybrides et de faire la veille technologique dans le cadre de laquelle nous avons pu expertiser le projet de réacteur hybride évoqué plus haut.

Or la politique actuelle de la recherche a deux conséquences :
Elle porte atteinte au statut des chercheurs et des institutions de recherche (en premier lieu le CNRS), détruit la liberté de recherche, de critique et d'expression, ainsi que la sérénité nécessaire. Ceci a pour effet de tuer les travaux à long terme, recherche de fond, examen de questions générales. Les mutations forcées, accompagnant les restructurations sauvages, annihilent la liberté de recherche ou d'expression. Par la bureaucratisation et la hiérarchisation de la recherche, on impose une politique de la recherche subatomique qui casse, dans notre pays, et aussi en Europe, toute recherche fondamentale : toute recherche qui « peut » avoir des applications est insérée dans des « UMR » ou « GDR », qui organisent les travaux sous la direction des industriels. Celle qui ne rentre pas dans ce cadre est « invitée », par des moyens plus ou moins autoritaires, à ne s'intéresser qu'aux « astroparticules » et à la Cosmologie ; ainsi tous les postes mis au concours de la section 29 du Conseil National des Universités, de même que la dernière chaire de physique créée au Collège de France, relève de cette option ; de même on crée une « nouvelle commission interdisciplinaire » où son président, par ailleurs directeur du plus gros laboratoire de cette interdiscipline, peut se servir en main d'oeuvre.

Dans les « axes » définis pour le CNRS dans son « plan d'action », seules les « astroparticules » existent. Sur notre territoire, les accélérateurs nationaux pour la physique des particules ont été démantelés depuis longtemps, et ceux de physique nucléaire sont peu à peu démantelés : Saturne, Vivitron. Dans les DEA, la physique classique (physique nucléaire et des particules) est abandonnée au profit des « astroparticules ». En particulier, dans les DEA de physique théorique, le mot physique nucléaire disparaît du programme des cours. Remarquons que ces programmes autour des « astroparticules » souvent très utiles pour l'observation militaire de la terre depuis l'espace, sont quasiment tous sous la direction d'agences, de firmes ou de laboratoire US.

L'existence d'un CNRS, avec ses multiples disciplines (évitant l'isolement du chercheur dans un « institut » spécialisé), avec sa liberté, avec ses moyens, sa mobilité inter sciences, sa culture générale, était un atout que notre pays est en train de perdre. Lors de la réunion sur les déchets nucléaires du 30 avril 2003, il fut montré un graphique montrant l'extrême compétence et la bonne crédibilité que le public, selon un sondage d'opinion commandité par l'Union européenne, accréditait aux chercheurs du CNRS (contrairement aux membres des académies). Le nombre d'étudiants en physique tombe, et la raison doit être certainement cherchée autre part que dans le fait que les chercheurs au CNRS ne disposaient pas de stock options (ceux qui recherchaient ce genre de privilèges ont dès leurs études choisi d'autres voies). C'est la perte de la substance même du métier de chercheur programmée par les réformes et le « changement », car pour les jeunes, c'était et c'est bien cette substance du métier (liberté, ouverture, création d'un savoir libre et ouvert à tous, et au service de tous).

Lorsque la recherche fondamentale sera totalement morte, les conséquences pour une industrie qui nécessite une très grande qualification, qui nécessite un questionnement permanent et qui peut être l'objet de tant de désinformation, seront catastrophiques.

4) De la politique énergétique accompagnante

Je voudrais à ce propos aborder deux problèmes, à savoir les transports et l'urbanisation. La plus grande partie du pétrole est actuellement utilisée par les transports et le chauffage des maisons. Or cet état de fait correspond à une politique établie depuis des dizaines d'années, qui privilégie un type de transport, d'urbanisation et de vie, sans que le confort final ne soit assuré: « la maison particulière dans un terrain relativement vaste pour une famille vivant dans un espace urbain étalé où les transports de passagers et de fret se font par la route essentiellement ». Cette politique sera aggravée par la privatisation, la déréglementation et la mondialisation en cours, notamment de l'agriculture, qui « libérera » de nombreuses terres dans les pays avancées au profit de la spéculation immobilière. Déjà Jacques Rueff et Alfred Sauvy, dans leurs écrits, avaient souligné, en tant qu'économistes, le soutien massif et inacceptable que recevait le transport routier par rapport au transport ferroviaire. Or cette différence de traitement s'est accrue aujourd'hui.

Citons quelques exemples : les lois d'urbanisation imposent souvent une certaine surface pour construire une maison, amenant une extension urbaine qui impose l'usage de la voiture individuelle. Ces lois n'imposent pas à un centre de production ou de distribution d'être relié à une voie ferrée ou un canal, ce qui amène la solution de facilité (investissement moindre), à savoir la route et les camions. Enfin la loi (mise en place en 1905 selon Alfred Sauvy) permet de posséder un véhicule routier que l'on gare sur le domaine public, ce qui est une appropriation privée.

Le « modèle américain » d'urbanisme routier, autoroutier et aéroportuaire, a favorisé une extension immense des cités, un isolement des habitations, une dispersion des activités de travail, de loisir, de soin, de culture et d'enseignement, qui favorise la déperdition d'énergie, notamment de chauffage, de transport et de communication, gâchis de terres, et nuisances diverses. Le recentrage des cités autour de centres actifs et densément peuplés (exemple Paris) ne baisse pas la qualité de vie, au, contraire. Elle permet de favoriser transports publics et ferroviaires (car desservant les centres de villes, contrairement aux avions). Elle favorise une utilisation plus rationnelle de l'énergie. Elle facilite mixité sociale et ouverture culturelle, et développe la vie intellectuelle.

Là encore la politique de privatisation, de déréglementation et de mondialisation privilégie les égoïsmes à courte vue, le confort individuel et l'investissement rapidement et hautement productif : maison et auto particulières, compagnies aériennes à bas coût, centres villes réduits à une mairie sans influence et ségrégation par niveaux de vie et religions. Ceci se paye par une détérioration générale de l'environnement et du cadre de vie, un enlaidissement global du paysage, une grande dépendance en politique étrangère (impliquant la participation à un conflit non souhaité), une violence sociale aggravée, et une inefficacité économique gigantesque (par l'endettement non productif pour l'achat de biens éphémères). Tous ces effets seront aggravés par la décentralisation qui favorisera une politique électoraliste en direction de sa tribu.

Enfin la priorité à la route et à l'avion a pour effet de ne réserver le bateau qu'à un type de produit non périssable, non urgent et volumineux, comme pour le rail. Or la technologie navale actuelle, alliée au nucléaire, permettrait de joindre tous les points de la planète en sûreté, à grande vitesse en moins de une à deux semaines, voire en quelques jours (Atlantique nord), sans effet de serre, sans pollution. Or les produits dits urgents, pour la plupart, ne le sont pas autant que l'on veut bien l'affirmer : un délai de quelques jours, voire d'une semaine, s'il est « assuré » par des relations fréquentes, est tout à fait raisonnable. Même pour les passagers: la plupart ne choisissent leur date exacte de voyage qu'en fonction de la date du billet proposé pour ne pas payer le plein tarif. Ceci signifie qu'un délai de quelques jours, pour des destinations moyennes ou lointaines, n'est pas exclu : c'est le principe du TGV. Le désagrément du délai pouvant être compensé par le choix de la date, le confort du voyage, et un volume de bagage important. Les doses de radioactivité seraient bien moindres qu'un vol en haute altitude, effet très important, surtout pour les enfants en bas âge. Les développements technologiques actuels pour la marine de guerre (porte-avions) ont donc à terme un débouché important. En particulier la mise au point de réacteurs beaucoup plus compacts et résistants sera un atout à terme pour notre industrie (ce que mettent en avant les industriels US qui construisent les moteurs des sous marins et des porte-avions). Ceci implique que soit maintenue notre capacité à construire des navires nucléaires : l'abandon de cette capacité, par renoncement à notre indépendance stratégique et par le démantèlement de la Direction des Constructions Navales, permet d'émettre les plus grandes craintes si on envisage qu'il faudra à terme lancer la construction de grands porte-containers rapides qui seraient aussi transporteurs de passagers.

Une politique réhabilitant au profit des transports « moyennement urgents » le rail et l'eau permettra immédiatement, comme le signalait Rueff dans ses ouvrages, de reconstituer les marges de bénéfices des entreprises de transports, dépouillées actuellement des transports « nobles » au profit de la route et de l'avion, et donc du pétrole. Elle aurait aussi pour effet de réhabiliter les centres de productions et de distribution autour des ports et des voies ferrées : par exemple, tous les transports de déchets nucléaires vers et de la Hague ne peuvent se faire que par la route !

Soulignons que dans le cas d'un rééquilibrage réel au profit du rail et de l'eau, la production d'électricité serait actuellement largement sous-dimensionnée de plus de 10% : il serait aberrant que ce surcroît de production nécessaire soit assuré par des importations de gaz et de pétrole, alors qu'en construisant le nombre nécessaire de réacteurs, il serait possible de maintenir l'outil industriel.

5) Conclusion

La politique actuelle exhibe une incohérence totale entre la démarche d'indépendance pour éviter d'être entraînés dans des aventures guerrières, et une politique qui, sous le prétexte de l'Europe, par le démantèlement des structures nationales construites par des siècles de travail et de résistance aux forces centrifuges, ouvre grandes les portes à une totale dépendance de notre pays. Ceci est particulièrement vrai en matière énergétique mais l'est également pour l'industrie militaire, (voir le démantèlement du GIAT et de la DCN). On peut parler d'un désarmement global, total et unilatéral, de notre part.

La vraie alternative est entre le nucléaire et les énergies fossiles, en gardant en mémoire que pour le pétrole il nous faut lutter contre l'effet de serre et l'épuisement des réserves, (dont la durée n'excède pas quelques dizaines d'années). Or seul le nucléaire, associé à une politique de transport et d'urbanisme adéquate, peut à la fois assurer les besoins du pays en grande indépendance, et donner un confort acceptable. Mais le nucléaire ne peut être confié à une société où le débat critique, la réflexion contradictoire, la transparence des données, est interdite, et où règne l'arbitraire, l'objectif du profit à court terme, l'égoïsme individuel ou tribal, les dogmes intellectuels, et de trop grandes injustices. La confusion entre une contrainte (l'équilibre financier) et l'objectif (gagner de l'argent ou assurer un service pour le pays) amène à l'abandon total de notre liberté.

Seule une industrie nationale, associée à une recherche publique vivante, dans un état démocratique, peut assurer, comme elle l'a fait en France pendant plus de 50 ans, une telle fonction.

Jacques Maillard