Bagaudes, Europe et Privatisation



Jacques Maillard,
Contribution au Conseil Syndical National du Syndicat National des Chercheurs Scientifiques, sur l'Europe, novembre 2005


A la fin de l'empire romain d'occident, en Gaule, apparurent des mouvements de pillages et de destructions (les bagaudes), groupant des populations abandonnées par l'Etat et dénuées de tout espoir de vie honorable.
Nous assistons depuis 12 jours à un mouvement qui présente certaines similitudes. Au delà du jugement moral ("ils veulent tout casser, ils sont mal éduqués, mettons-les en apprentissage ou en maisons de corrections, punissons les parents..."), ou du jugement paternaliste ("mettons-leur des imans, des éducateurs, relogeons-les dans des maisons à 3 étages..."), je voudrais soulever une hypothèse plus "économique".

La courbe de rentabilité des emplois: La courbe de "Donald" (ou de Young ?)

A un moment donné de l'histoire des techniques humaines, par exemple en ce début du XXIème siècle, et dans un contexte économique déterminé, les emplois salariés se répartissent sur une courbe "en cloche" qui définit une rentabilité moyenne des emplois.
Ceci est donné en premier lieu par la conjonction de la situation technologique et aussi de la situation sociale et juridique: si l'esclavage est autorisé, il se peut que cette rentabilité augmente...

En société capitaliste, les emplois les moins rentables (le bas de la courbe), sont éjectés du marché. Les personnes les moins "efficaces", par conséquent, sont éliminées du "marché" du travail: en dessous d'une rentabilité minimale, correspondant à celle donnée par des investissements "sans risque", c'est-à-dire ceux du marché financier et spécialement les obligations d'état, nul intérêt à faire travailler quelqu'un.

Pour réinsérer ou maintenir ces personnes dans le marché, soit on baisse la rentabilité générale, soit on rétablit cette rentabilité en "soutenant" ces emplois. La première peut être obtenue en contrôlant les flux de capitaux, en particulier ceux qui obtiennent une rentabilité élevée par prédation extérieure ou par une exploitation forcenée des salariés. La seconde correspond à des emplois aidés, ou à des investissements de "grands travaux" non rentables immédiatement.
Pour faire ces politiques, il faut encore que la puissance publique possède les leviers nécessaires : le contrôle sur les grands outils de finance, d'industrie et de commerce. Il faut encore qu'une volonté politique se mette en oeuvre.
Dans le cas contraire les personnes les plus fragiles sont en premier lieu éliminées du travail: vieux, malades, infirmes, et aussi immigrés et minorités déjà défavorisées. Remarquons aussi que cette élimination du marché du travail, localement, prend un aspect "aléatoire", où toutes les rancoeurs, préjugés et discriminations se mettent en oeuvre : le dégraissage, ou le refus d'embauche, va utiliser toutes les ressources pour éliminer le pourcentage nécessaire de personnes "en dessous des critères" afin de rétablir la rentabilité de l'investissement. Une atmosphère de racisme latent, associée à ces purges de nature purement économique, compose la bombe binaire de la création de ghettos.

L'effet des privatisations

Un vaste mouvement de privatisation, orchestré par l'Europe de Bruxelles, est engagé depuis plus de 15 ans par tous les gouvernements de la France: tout y passe, Energie (pétrole, gaz, électricité...), transport (CGM, SNCM, SNCF bientôt, Air France...), mines, services (assurances, banques, poste, télécom...), industries (armement, Renault, tabac...) et bientôt recherche, enseignement, santé, sécurité.
Cette privatisation a en général été précédée d'une "mise aux normes" du privé par des managers hauts fonctionnaires, grassement payés avant et après, qui ont engagé des opérations à risque élevé (voir Thomsom, Crédit Lyonnais, Renault, Bull), en général aux USA associées à des dégraissages et mise au pas du personnel, dans le but d'en élever la rentabilité.
EDF a une rentabilité actuelle de 3 % : on se propose de la porter à 10 % après privatisation. Le prétexte en est justement le besoin de financement pour des opérations internationales... Le CAC 40 (les 40 premières capitalisations de France) a gagné 40 milliards d'Euros de revenu au premier semestre 2005. Sur cette somme, 23 milliards au moins proviennent de firmes qui, il y a 20 ans, étaient nationalisées (par de Gaulle et la libération: ELF, banques et assurances, armement, PTT...). L'état a délibérément abandonné les leviers qui lui permettaient de réinsérer les personnes dans le circuit ou de les y maintenir. Pourtant la France, économiquement et technologiquement, tenait son rang. A cette époque, la valeur des sociétés cotées en bourse ne représentait que 10 % du PNB. Actuellement elles en représentent plus de 100 %.

Les conséquences de l'exclusion

Cette exclusion du marché du travail a 3 conséquences:
1.
Faire flamber les profits des entreprises : libérées de ces "contraintes" et charges", les entreprises peuvent se livrer à une course au profit, renommé "productivité" par Bruxelles. Ces profits se transforment en revenus exorbitants pour les multinationales dont les véritables propriétaires sont discrets et pour une toute petite minorité de la nation: deux rapports, de l'OCDE et de la banque de France, remarquent que le capital est particulièrement concentré sur quelques centaines, voire quelques dizaines de personnes physiques (par exemple Arnault, Pinault, Lelay, Bouygue, Bettencourt, Lagardère, Leclerc, Dassault, Bolloré, Rocher, Meyer, Saadé, Dreyfus...). Comment peut-on alors, dans ces conditions, oser parler de solidarité et de "cohérence nationale": Rendons public le patrimoine et les revenus des 100, 1000 et 100 000 premières familles de France (pour la richesse): on y verrait (comme c'est déjà partiellement fait dans diverses publications comme "Challenges"), un accroissement gigantesque des revenus et patrimoines pour environ 1 % de la population. En parallèle la population restante, et particulièrement les plus pauvres ont vu leurs revenus (et leur patrimoine?) baisser.

2.
De reporter les charges sociales et de solidarité sur l'Etat: les personnes éliminées du marché pointent à la charité et aux subventions. Le déficit de l'Etat flambe, parce qu'il a perdu de nombreuses ressources privatisées, parce qu'il doit subvenir à cette solidarité, parce que cette augmentation des revenus de quelques uns s'est faite au détriment du travail de tous. Ceci alors même que les dépenses "de base" ont diminué: les cycles chers au FMI, à la Commission Trilatérale, à l'OCDE à Bruxelles et au MEDEF, entraînent l'Etat dans une spirale infernale: perte de revenu (par cession d'actif), augmentation des dépenses (pour éteindre l'incendie de la misère).
La répartition entre les revenus du travail (salaires, artisanat...) et ceux tirés du profit a changé, au profit des derniers durant les dernières décennies, brutalement, passant de 90 %-10 % à 30 %-70 %.

3.
Destruction du tissu social et perte de l'indépendance : le 1 %de la population qui bénéficie, au détriment de tous (30 milliards d'euros gagnés par 30 oligarques français correspondent environ à un mois de salaire pour tous les salariés français...) brade des pans entiers de l'industrie, de la banque et des services, dans le but d'augmenter ses gains étrangers et de faire pression sur le peuple: la bourse est détenue à plus de 50 % par des non-résidents, et les bons d'Etat (dette publique) à plus de 40 % par des étrangers. Le patrimoine immobilier est bradé à des "investisseurs étrangers", etc.
Le racisme se déploie sur cette misère : les premiers exclus en étant les plus faibles, on les accuse de leur marginalité, qui devient catastrophique. Toute politique qui s'attaque au symptôme (morale, architecture, loisirs...), et non à la base, à savoir l'exclusion économique, est un leurre.
De surcroît pour ceux qui restent au travail, harcèlement et stress provoquent une augmentation des dépenses médicales. En particulier la consommation de psychotropes, en constante augmentation, est le second poste en dépense de médicaments. Nulle remise en cause de cet aspect de la société française, premier consommateur mondial par personne, n'est faite, au contraire.

Conclusion: le coût global

Les violences liées au racisme et à l'exclusion sont donc directement liées aux politiques de privatisation mises en oeuvre depuis 20 ans. Elles vont donc s'accroître.
En 1968, l'Etat n'était pas endetté, et le chômage était en dessous de 4 %. Il fut décidé d'augmenter les salaires des ouvriers (le SMIC) de 30 %. Ceci correspondrait aujourd'hui à une injection d'argent venant de la poche des patrons essentiellement, pour 25 millions de salariés, d'environ 150 milliards d'Euros par an. Nous n'imaginons pas cela aujourd'hui, car l'Etat n'a plus d'argent et les oligarques sont considérés comme inattaquables.
La réinsertion de 15 millions d'habitants dans le circuit économique correspond aujourd'hui à de telles sommes.
Les 80 milliards d'Euros que le CAC 40 va gagner en 2005 (évaluation des revenus boursiers selon les journaux économiques) correspondent à 2 fois les intérêts de la dette, 7 fois le déficit de l'Unedic, et 12 fois le coût de couverture médicale universelle. Ponctionnés sur l'ensemble de la population, ils reviennent en grande partie à une poignée de gens très riches et à une petite minorité de personnes riches ou au moins très aisées.
Pour réinsérer les 15 millions d'habitants éliminés du circuit économique, les sommes sont donc de cet ordre de grandeur et un coup de pinceau sur la rouille (100 millions pour les associations, 100 millions pour la peinture des immeubles, 100 millions pour les patrons qui exploiteront les enfants des pauvres, 100 millions pour les clubs de foot, 100 Millions pour la construction de mosquées...), ne règlera pas le problème des fissures dans la coque du navire. Si elles sont nécessaires dans certains cas, parfois elles vont l'aggraver (remise en cause de la loi de 1905).
Seule une politique massive de réappropriation de la politique générale économique, associée à des investissements d'intérêt général et contrôlés par l'Etat, permettra d'éviter une guerre civile accompagnée éventuellement d'une purification ethnique.
Ceci implique une remise en cause de la politique économique (veto systématique à Bruxelles sur les directives libérales, utilisation de la clause de sauvegarde en permanence contre déréglementation et privatisation, enquête sur les conflits d'intérêts des hauts fonctionnaires). Une identification et une mise en accusation directe des profiteurs de la crise est nécessaire pour en entrevoir une solution.

Note finale pour notre syndicat de chercheurs

Les métiers de la recherche et de l'enseignement supérieur publics sont directement concernés par l'instauration de ce nouveau système social, qui par le biais de la privatisation permet la domination des multinationales et de cette classe d'oligarque, l'exploitation de cette masse de travailleurs, et l'exclusion de cette foule de déshérités marginalisés. En effet la liberté de production, de diffusion et de traitement de l'information scientifiques sont des conditions essentielles des libertés publiques. L'accès à l'instruction est une des bases de la liberté individuelle et du progrès social.
La LOPRI, mise en oeuvre de cet "esprit européen" qui émane des directives, votes parlementaires, recommandations bruxelloises, est le parfait exemple de cette volonté d'assujettissement aux intérêts des multinationales et des oligarques. Elle met en oeuvre la privatisation totale des universités et des centres de recherche (selon ma mémoire): "la gestion de la recherche (...) pourra être confiée à des personnes morales de droit privé".'art 321-6 762-3).