Texte publié dans Sud-Ouest du Mardi 20 mai :

LA REFORME DES RETRAITES 
D'AUTRES CHOIX POLITIQUES SONT ECONOMIQUEMENT POSSIBLES

par Yannick Lung, Professeur de sciences économiques, Université Montesquieu-Bordeaux IV -

Certains voudraient nous faire croire que la réforme des retraites proposée par le gouvernement est inéluctable compte tenu des évolutions démographiques et des contraintes économiques. Nul ne conteste que les prochaines années verront une augmentation du nombre de retraités par actif et, comme les retraités ne peuvent consommer que ce que produisent les actifs, une réforme du financement des retraites s'impose. Trois principales solutions, pouvant être combinées, sont offertes : l'augmentation des prélèvements sociaux, l'allongement de la période d'activité et la réduction des pensions et retraites. Si on laisse inchangée la réglementation, il faudrait augmenter de 12 à 14% la part de la production nationale affectée aux pensions à l'horizon 2020, puis à 16% en 2040 et donc relever les prélèvements sociaux ou les impôts, ce qui permettrait de faire supporter l'effort de solidarité à d'autres qu'aux salariés. Le gouvernement a décidé de renoncer à cette solution pour ne pas remettre en cause le partage actuel du revenu national entre salaires et profits. Pourtant, l'augmentation de la part des profits au cours des dernières années n'a pas engendré une relance durable des investissements productifs et, donc, de la croissance. Les discours sur l'existence d'un seuil maximal du taux de prélèvements obligatoires, dont le dépassement provoquerait la fuite des capitaux, ne sont pas fondés. Malgré ces discours, la France continue d'être attractive pour les investisseurs étrangers. D'autres pays, aux taux de prélèvements encore plus élevés, montrent que l'on peut combiner performances économiques et progrès social. Le cas de la Suède est particulièrement intéressant, d'autant que les Suédois partent en retraite à un âge plus avancé que les Français. Rappelons qu'en France, la cessation anticipée d'activité de nombreux salariés du privé n'est pas leur choix personnel, mais leur est imposée par les employeurs qui se défont de leurs salariés les plus âgés ou refusent de les embaucher. En Suède, la poursuite de l'activité professionnelle est rendue possible du fait de l'amélioration des conditions de travail, de la formation et de la gestion de carrières qui conduit à des emplois adaptés en fin d'activité. En restant dans le cadre de l'allongement de la période de cotisation, solution privilégiée par le gouvernement, on aurait pu imaginer que, face aux efforts demandés aux salariés, les employeurs donnent des contreparties en matière de conditions du travail, de formation continue et de plans de carrières, bref qu'ils s'engagent à organiser l'allongement de la durée de vie active et à faciliter l'employabilité des salariés âgés. De tels engagements inciteraient les entreprises à trouver des solutions innovantes, favorisant la compétitivité de l'économie française car c'est aujourd'hui l'innovation qui est la clé de la compétition mondiale. A défaut de telles évolutions, l'allongement de la période de travail conduira à une réduction de fait du montant des pensions car de nombreux actifs ne pourront pas cotiser pour avoir une retraite à taux plein. On risque d'observer un accroissement de la pauvreté parmi les personnes arrivant à la retraite après avoir connu de longues périodes de chômage, de faux emplois ou de petits boulots. Quant aux salariés aux revenus plus élevés, ils seront tentés de compenser la baisse annoncée de leur retraite en recourrant à des placements financiers. Sous couvert de "sauver le régime de répartition" qui fournira certes un revenu minimal de base, on réintroduit le "régime de capitalisation". Pourtant, ce régime de capitalisation ne résout pas les problèmes car consommation et production seront toujours simultanées, notamment pour les services qui représentent l'essentiel de l'activité économique. Cependant avec la capitalisation, au lieu de transiter par des organismes sociaux, les fonds seront gérés par les institutions financières et compagnies d'assurance, qui prélèveront leur rente au passage, d'où de nouveaux risques financiers. En matière de réforme des retraites, le débat n'est pas technique et rien n'est inéluctable. D'autres solutions qui ont leur cohérence économique sont possibles. Les autorités doivent assumer clairement leurs choix politiques et sociétaux. Libre à chaque citoyen d'exprimer ses préférences en fonction de ses convictions. -

UNIVERSITE MONTESQUIEU-BORDEAUX IV : PLUS D'UN ENSEIGNANT EN ECONOMIE SUR DEUX APPELLE A UNE AUTRE REFORME DU FINANCEMENT DES RETRAITES -

Quarante-trois enseignants-chercheurs en sciences économiques de l'Université Montesquieu-Bordeaux IV, soit plus d'un sur deux, ont signé le texte suivant. - Pessac, le 16 mai 2003 -

"Les soussignés, enseignants-chercheurs en économie à l'Université Montesquieu-Bordeaux IV, s'élèvent contre l'affirmation selon laquelle, face au problème des retraites : "Il n'y a pas d'alternative, sinon ça se saurait" (Sud Ouest, 13 mai 2003). Nul économiste ne peut sérieusement avancer des affirmations aussi définitives sur un horizon éloigné. Une telle position n'a aucun fondement scientifique et la question des retraites, qui a fait l'objet de nombreux rapports techniques aux conclusions contradictoires, reste avant tout une question politique. L'histoire montre que de tels discours affirmant le caractère inéluctable de décisions politiques du fait de prétendues "lois économiques" sont toujours au service de ceux qui se sont opposés aux avancées sociales. La solution au problème des retraites ne saurait être trouvée dans la régression sociale. Elle passe par la solidarité économique et par l'imagination dans la recherche collective et négociée du progrès social. L'intervention des salariés et de leurs organisations syndicales, loin d'être un facteur de conservatisme, est la condition nécessaire pour qu'une telle dynamique se mette en oeuvre dans le cadre de véritables négociations."

Liste des signataires : BELIS-BERGOUIGNAN Marie-Claude, Professeur des universités, BERGUA Fabien, Allocataire/ATV, BERR Eric, Maître de conférences, BERTIN Alexandre, ATV, BORDENAVE Gérard, Maître de conférences, BRANA Sophie, Maître de conférences, CABANNES Michel, Maître de conférences, CARLIER Guillaume, Maître de conférences, CARRINCAZEAUX Christophe, Maître de conférences, CLEMENT Matthieu, Allocataire-moniteur, COMBARNOUS François, Maître de conférences, CONTE Bernard, Maître de conférences, CORIS Marie, Allocataire-monitrice, COUSTOU Alain, Maître de conférences, DELFAUD Pierre, Professeur des universités, FRIGANT Vincent, Maître de conférences, GASCHET Frédéric, Maître de conférences, GAUSSIER Nathalie, Maître de conférences , GAUTRIEAUD Stéphanie, ATER, GONDARD-DELCROIX Claire, Allocataire-monitrice, HARRIBEY Jean-Marie, Maître de conférences, JACOB Dominique, Maître de conférences, JAEGER Jean-Pierre, Maître de conférences, JULLIEN Bernard, Maître de conférences, LABROUSSE Céline, Allocataire-Monitrice, LAVAL Bernard, Maître de conférences, LAYAN Jean-Bernard, PRAG Sciences sociales, LE NOUVEL Emmanuelle, ATER, LUNG Yannick, Professeur des universités, MARTIN Marie, ATV, MEUNIE André, ATER, MOUAKIL Tarik, Allocataire, MOURA Sylvain, Allocataire/ATV, NICET-CHENAF Dalila, Maître de conférences, OLTRA Vanessa, Maître de conférences, PETIT Emmanuel, Professeur des universités, PEYREFITTE Maryline, Maître de conférences, PLANCHE Alain, Assistant, POUYANNE Guillaume, Allocataire-moniteur, PUPION Henri, PRAG Economie-Gestion, VIROL Stéphane, Allocataire/ATV, YILDIZOGLU Murat, Professeur des universités, ZERBATO Michel, Maître de conférences