Orléans, le 14 septembre 2004

Yvonne CLOAREC
Professeur d'anglais,
Lycée Pothier, Orléans

à

Mesdames Fabienne HEMERY et Anne-Marie LAIDET
Inspecteurs Pédagogiques Régionales d'anglais
Académie d'Orléans-Tours




Mesdames les inspecteurs,


Je reçois votre lettre de rentrée et me permets de vous faire part, en tant que professeur d'anglais et ce, depuis 30 ans, de la profonde exaspération qu'elle suscite en moi.

Bien sûr, je pourrais me contenter de railler le jargon habituel et les impropriétés en salle des professeurs; j'adore la "pédagogie communicative", le "manuel prégnant", le "différentiel d'information et d'opinion" et surtout la "posture de communication". Il me semble cependant que la situation est trop grave pour m'en tenir là.

La succession ininterrompue des modes et des réformes a en effet très gravement désorganisé l'enseignement de l'anglais et beaucoup troublé les professeurs.

J'ai, à chaque rentrée, devant moi un nombre croissant d'élèves en difficulté grave, hébétés, désespérés ou hostiles, qui n'ont jamais rien compris à ce qui se passait en cours d'anglais et qui ont renoncé à apprendre quoi que ce soit, ne voyant pas ce qu'il y avait à apprendre.

On leur a délibérément refusé toute chance de comprendre cette langue en cessant de leur en enseigner son fonctionnement, de façon lente, progressive, raisonnée et cohérente, et en les confrontant trop vite à des textes trop difficiles sous prétexte "d'authenticité" de la langue.

En valorisant de façon excessive la "production orale", on les a incités à penser que "parler" avait une valeur en soi, même si c'est parler en charabia, parler pour ne rien dire, parler sans relation avec le sujet, parler sans y avoir été invité.

En ce qui concerne la "compréhension écrite ou orale", on a privilégié des types d'exercices qui conduisent les élèves à penser qu'on peut toujours se débrouiller sans jamais véritablement comprendre (les épreuves du bac montrent année après année que les candidats ont largement la moyenne à l'épreuve de compréhension du texte sans l'avoir compris).

Quant à "une pédagogie inscrite dans leur quotidien", j'aimerais savoir en quoi elle peut bien donner aux élèves "l'envie de s'exprimer", leur quotidien, bien souvent, se limitant au centre commercial d'à côté, à leur portable, à leur forfait et à "nique ta mère", sauf votre respect. Pensez-vous donc qu'ils sont incapables de trouver un immense plaisir intellectuel, comme cela a été le cas pour nous, à comprendre et à apprendre ce qu'est une proposition subordonnée infinitive, un futur antérieur, et cette catégorie de mots si bizarres, si réellement étrangers que sont les indénombrables singuliers?

Enfin, vous prônez l'effacement du professeur, laissant ainsi les élèves livrés à leur pauvreté et à leur ignorance, permettant l'apparition du désordre dans la classe (mais bien sûr on prétendra dans ce cas que les élèves sont "actifs"), désordre dont les plus faibles et les plus réservés seront immanquablement les victimes.

En jetant l'anathème sur le cours "magistral" vous frustrez les élèves de façon toujours renouvelée dans leur grand désir d'apprendre, ne leur laissant que du mépris pour ces adultes incapables.

Pourtant, nous sommes d'accord sur un point: les élèves français sont médiocres en anglais. "Illettrés" serait d'ailleurs un terme plus exact (remarquons qu'avec les progrès des recherches en didactique, beaucoup d'enfants sont aujourd'hui illettrés dans leur langue maternelle également).

Une des raisons de cet illettrisme est à chercher dans la frénésie de réformes que nous subissons. "Une réorientation s'impose" dites-vous: en effet, mais les propositions faites dans votre lettre constituent une véritable fuite en avant. En outre, je pense qu'en brandissant le petit livre rouge des orientations pédagogiques, vous vous immiscez dans le travail des professeurs, vous essayez de le normaliser, et en contestant leur libre-arbitre, vous les traitez comme on ne voudrait précisément pas que les élèves soient traités: comment peut-on espérer que des professeurs infantilisés par des directives aussi contraignantes puissent guider en adultes ceux qui leur sont confiés? Votre lettre représente très exactement un cours magistral au mauvais sens du terme, m'imposant un type d'enseignement que je récuse et ne me laissant ni choix ni autonomie.

Il me semble que le travail d'un inspecteur ne devrait pas consister à nous imposer un dogme ou à nous transmettre les découvertes incessantes des pseudo-sciences de l'éducation. Selon moi, un inspecteur devrait entrer humblement dans les classes pour y observer ce que font des maîtres libres qui pourraient ainsi travailler en toute honnêteté intellectuelle conformément à leur personnalité et aux besoins des élèves. Faire, sans a priori idéologique, la synthèse de ce qui marche afin d'en informer les autres enseignants de la discipline constituerait une démarche utile et noble.

D'autre part, vous ne pouvez pas ignorer la situation catastrophique de beaucoup de nos élèves; je suppose que vous lisez les rédactions des copies de bac, que vous assistez à des oraux de STT, que vous avez une idée claire du franglais lamentable parlé par nos élèves.

Dans ces conditions, le fait que vous défendiez des réorientations qui ne peuvent qu'aggraver la situation m'intrigue: je ne comprends pas. Et les injonctions contenues dans votre lettre constituent à mes yeux un véritable scandale.

Veuillez agréer, Mesdames, mes sentiments les meilleurs.


Yvonne CLOAREC



Copies à:
· M. le Ministre de l'Education,
· L'Inspection Générale d'anglais,
· Divers journaux,
· Associations luttant pour la reconstruction ou le salut de l'école.


Pièce jointe: La lettre de rentrée, année scolaire 2004-2005 Académie d'Orléans-Tours, Inspection Pédagogique Régionale ANGLAIS".