Inspectés, inspecteurs et inspections



Tout d'abord, rappelons que notre métier est un des plus évalués qui soient.
En premier lieu, nous sommes jugés par nos élèves, et comme on écoute de plus en plus l'enfant-roi, cela commence à poser problème notamment dans le second degré où le professeur est de plus en plus souvent considéré comme un ennemi à abattre !
Les parents ensuite sont des évaluateurs très sévères. Il faut dire que la plupart du temps, ils considèrent que la classe devrait être menée exclusivement en fonction de leur chérubin et imaginent très difficilement qu'il puisse y avoir d'autres élèves dans la classe . Soucieux avant tout de défendre leurs droits personnels qu'ils estiment constamment bafoués (ou sur le point de l'être) par le professeur-ennemi, ils jugent sans scrupule le domaine pédagogique même s'ils ne possèdent comme informations que celles données par leur enfant dont la neutralité est évidemment suspecte.

Après les parents, nous avons les médias. Les journalistes développent depuis une vingtaine d'années une haine envers le corps enseignant assez exceptionnelle ! La plupart du temps, comme ils nous méprisent, ils ne prennent pas le temps d'approfondir leurs enquêtes à notre sujet, et ne font que reprendre tous les poncifs négatifs que leur souffle la bien-pensance actuelle : le professeur est par définition ringard, ennuyeux et archaïque. Et en plus, il est fonctionnaire !

Les hommes politiques ne sont pas les derniers à nous mépriser ! Quand ils sont au pouvoir, ils nous imposent des réformes indigestes détruisant un peu plus notre institution et quand ils retournent dans l'opposition, ils n'ont pas de mots assez durs pour nous stigmatiser, nous considérant alors comme corporatistes ingérables et inefficaces ¦ Et il y a quelques années, nous avons eu la joie d'écouter nos propres ministres nous insulter copieusement ! Le tandem Allègre-Royal restera à jamais dans nos mémoires comme témoin de la considération que nous porte l'un des plus grands partis politiques de notre pays. ( A noter que Francis Mer, l'actuel ministre des finances, voulait obtenir le portefeuille de l'Education Nationale. On a eu chaud !)

Donc après avoir subi le jugement de nos élèves, de leurs parents, après avoir consulté les médias dominants et leur pensée quasiment unique à notre égard et après avoir écouté nos élus dire ce qu'ils pensent de nous, arrive, après avoir digéré tout cela, vient le moment de notre inspection.
Effectuée en moyenne tous les quatre ans dans le premier degré, celle-ci pourrait être définie comme la visite d'un expert capable d'évaluer le travail d'un maître dans sa classe. Or la qualification d'expert (qui a, par l'expérience, par la pratique, acquis une grande habileté ; définition du Petit Robert) peut-elle être appliquée à ces personnes qui, pour la plupart, n'ont jamais eu la responsabilité d'une classe pendant, au moins, une année scolaire entière en primaire ou en maternelle ? Beaucoup d'entre eux, certes , viennent du secondaire, mais est-ce la même façon d'enseigner ? Quelques-uns, de plus en plus rares, ont été des nôtres, mais il y a si longtemps ¦ Chaque nouvelle année amène son lot de problèmes imprévisibles et difficilement gérables. On peut estimer sans grand risque de se tromper que celui qui n'a pas fait classe depuis 3 ans ne connaît plus grand chose des difficultés de notre métier !
Cependant, il ne faut évidemment pas caricaturer. Solides communicateurs, (leurs formations sont-elles semblables à celles des chefs d'entreprise ?) nos inspecteurs possèdent certes des connaissances utiles et pratiques (administration, programmes, emplois du temps etc.) et même pédagogiques, mais comme ils n'ont pas l'expérience nécessaire, ils ne viennent plus juger si un maître reste efficace dans la transmission des savoirs, ils évaluent une séquence technique ! Or, toute séquence pédagogique est forcément critiquable, hors du contexte de la classe, et surtout lorsqu'on ignore les fils relationnels qui se sont tissés entre l'enseignant et les élèves au cours de l'année.

Jusqu'à il y a environ une vingtaine d'années, les inspecteurs étaient d’anciens instituteurs en fin de carrière et leur statut d'I.D.E.N constituait leur bâton de maréchal. Après 25 ans environ de service dans les classes, ils étaient la plupart du temps capables d'évaluer rapidement si un maître d'école était efficace ou non avec ses élèves et l'entretien avec le maître s'avérait généralement constructif (même s'il y a toujours eu quelques dérapages). De plus, les publics d'élèves sont demeurés semblables pendant très longtemps. Mais maintenant ?
Imaginerait-on un chirurgien accepter des conseils de quelqu'un n'ayant jamais exercé la médecine ? N'importe quel corps de métier refuserait de se faire évaluer par des personnels manquant d'expérience et de pratique ! Nous, si.
Des expériences ici et là tentent de faire changer la nature des inspections (inspections collectives d'école). Elles sont sans doute intéressantes mais cachent aussi beaucoup d'effets pervers difficilement prévisibles à l'heure actuelle.
Le bon sens demanderait que le corps d'inspecteurs du premier degré soit issu de notre corporation, et qu'il puisse retourner dans une classe régulièrement tous les 3 ou 4 ans par exemple (comme les conseillers pédagogiques, les principaux de collège, les proviseurs et surtout les formateurs d'I.U.F.M., autres grands pourfendeurs de professeurs devant l'éternel !). Mais le bon sens est-il encore une valeur de l'Education Nationale ? Les tenants de sa destruction, bien en place au sommet de la pyramide, proclament que les savoirs n'ont aucune valeur et il n'est donc pas étonnant que l'on installe aux postes-clés de notre administration des gens dont la compétence peut apparaître douteuse.
Les réseaux d'écoles, que l'on nous promet pour très bientôt, risquent d'être une étape de plus, avec ses nouvelles hiérarchies, dans les projets libéraux d'éclatement de notre institution.
L'avenir apparaît de plus en plus sombre.
En attendant, les inspections actuelles s'assimilent de plus en plus à une évaluation-sanction supplémentaire dont nous n'avons aucunement besoin. Notre liberté pédagogique se réduit de plus en plus sous la chape de plomb infligée par nos supérieurs hiérarchiques.
Avons-nous le sentiment d'être plus efficaces après leurs passages ?