Communiqué de l'association « Reconstruire l'École »

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La France est à nouveau coupée en deux. Une très grande majorité de la population refuse l'ensemble des réformes que le gouvernement Raffarin veut adopter pêle-mêle en faisant le choix, extrêmement dangereux pour la démocratie, de l'épreuve de force. Bien que disparates, toutes ces mesures visent un même objectif : réduire la protection sociale et les garanties de l'État au nom d'une logique qui est celle des flux financiers internationaux. Il n'est donc pas étonnant qu'elles soudent contre elles les mécontentements les plus divers. La mobilisation des professeurs, qui se battent à la fois pour eux-mêmes et pour une école garantissant à tous un même accès à l'instruction, est particulièrement forte. Dans ce contexte troublé, l'Association « Reconstruire l'École » veut manifester les positions suivantes :

1. Les retraites

La seule solution envisagée par le gouvernement consiste à rallonger la durée des cotisations. Cette mesure est incompatible avec les réalités économiques et sociales de notre pays. A l'heure où les jeunes entrent toujours plus tard dans le marché du travail (quand ils réussissent à y entrer) et où les entreprises licencient prioritairement les plus de 55 ans, il ne faut pas être un grand mathématicien pour en tirer la conséquence logique : les prestations seront drastiquement diminuées. Et malgré leur statut de fonctionnaires, les professeurs seront au nombre des victimes. Car ils exercent aujourd'hui leur métier dans des conditions si difficiles, si éprouvantes souvent pour leur dignité personnelle, si périlleuses parfois pour leur intégrité physique et morale, qu'ils sont de plus en plus nombreux à demander une Cessation progressive d'activité ou une retraite anticipée, quand ils ne démissionnent pas peu de temps après avoir réussi aux concours.
Leur demander de travailler jusqu'à 65 ou 67 ans face à des élèves dont ils ont tout lieu de craindre, au vu de ce qui s'est passé au cours des dernières décennies, qu'ils seront toujours plus indisciplinés et incapables d'apprendre, constitue une sorte de provocation.

2. La décentralisation

Les professeurs ne voient pas en quoi la décentralisation des personnels techniques, des médecins scolaires ou des conseillers d'orientation et psychologues pourrait aider à un meilleur fonctionnement des établissements. Ils craignent au contraire qu'une telle mesure n'accentue les différences territoriales qui sont déjà énormes aujourd'hui et qui contredisent ouvertement les principes républicains d'un même accès au savoir pour tous.
La question de la gratuité ou non des manuels au lycée, celle des bourses régionales ou des chèques-lecture, montrent de façon flagrante que les choix politiques et budgétaires locaux (y compris, et surtout, le financement par l'impôt) peuvent aggraver les injustices comparatives. Et la simple existence d'une carte scolaire révèle que scolarité n'est plus, depuis longtemps, synonyme d'égalité : il ne serait pas nécessaire de s'opposer aux voeux des parents, ces voeux mêmes n'existeraient pas ni, non plus, les stratégies de contournement, s'il n'y avait pas aujourd'hui des fossés énormes dans la qualité de l'enseignement délivré entre deux établissements voisins. Or les parents n'ont qu'un seul devoir : donner à leurs propres enfants la meilleure instruction possible. Et c'est à l'État qu'incombe la mission de veiller à l'intérêt général et d'assurer les mêmes conditions d'accès au savoir sur l'ensemble du territoire. Au lieu donc d'accuser, comme le fait de façon récurrente et irresponsable un François Dubet, les professeurs de « délit d'initiés », il convient de les féliciter du souci qu'ils manifestent pour l'avenir de leurs enfants tout en exigeant de l'État qu'il remplisse son propre devoir. Le problème, alors, disparaîtrait de lui-même.
Or rien n'autorise à croire qu'une décentralisation accrue pourrait résoudre les disparités régionales. Tout au contraire invite à craindre leur aggravation. Et il n'est pas en outre interdit de penser qu'après les bâtiments et le personnel non enseignant, le tour des professeurs finira par arriver. Les cas anglais ou allemand, dans une Europe qui n'a de cesse de s'appuyer sur les Régions pour affaiblir les États, constitue pour un professeur français le repoussoir absolu. Qui peut leur garantir qu'ils échapperont à ce destin ? Car la décentralisation prévue aura une conséquence inévitable : la dualité d'autorité dans un même établissement.
On voit donc déjà un argument « rationnel » poindre à l'horizon : aligner le statut des personnels enseignants sur celui des non enseignants, comme on nous dit aujourd'hui qu'il faut « aligner » les retraites du public sur celles de privé. Le projet de décentralisation obéit à des impératifs dont le caractère est purement idéologique. L'Association « Reconstruire l'Ecole » en conteste le bien-fondé. Elle demande le retrait immédiat, total et définitif de ce plan.

3. La précarité

La disparition des emplois-jeunes qui ont montré leur utilité et, bien souvent, le caractère indispensable de leur présence ; la suppression du statut de MI-SE et la certitude que ces surveillants ne seront pas tous remplacés, loin de là ; le recrutement massif de vacataires ; la perspective particulièrement sombre de non-remplacement des titulaires partant à la retraite, à cause d'une crise des vocations qu'il est devenu impossible de dissimuler et que vient renforcer le plan de réduction du nombre des fonctionnaires au profit des contractuels : tout cela contribue à accentuer le sentiment que l'école se délite, que les considérations budgétaires priment sur la qualité de l'enseignement et même sur la réduction, dont on prétend pourtant faire un objectif prioritaire, des phénomènes de violence.
L'Association « Reconstruire l'École » demande qu'on ne sacrifie pas l'intérêt des élèves et des personnels à une logique purement comptable. La simple suppression des IUFM, dont le caractère nocif est amplement avéré, permettrait de faire des économies considérables tout en envoyant les pseudo-formateurs qui y sévissent mettre leurs théories à l'épreuve des faits dans les établissements les plus difficiles en lieu et place de jeunes professeurs sans expérience.
Hostile au recours à des vacataires et à toute forme de contractualisation des professeurs, l'Association « Reconstruire l'École » ne saurait en revanche souscrire au mot d'ordre de « titularisation sans conditions de tous les non-titulaires » avancé par certaines organisations syndicales. Les concours de recrutement nationaux sont encore un critère de qualification, le meilleur (ou le moins mauvais) de tous ceux qui peuvent être envisagés. La solution humaine la plus fructueuse, dans l'intérêt même des personnels concernés, est d'octroyer des bourses d'étude leur permettant de préparer les concours, y compris pour un corps d'éducateurs à créer dans la fonction publique d'État. Il serait incohérent d'exiger le maintien d'une centralisation de l'école par l'État et appeler en même temps au contraire : la déréglementation des statuts définis par l'État.

4. La politique éducative

Hormis le cas d'espèce de Claude Allègre, dont on espère qu'il ne se répètera plus jamais, l'Association « Reconstruire l'École » ne fait pas de la démission de tel ou tel ministre un objectif prioritaire. Nous ne demandons pas la tête de Xavier Darcos ou de Luc Ferry. Nous leur demandons simplement d'être cohérents avec les positions qu'ils défendent, de longue date pour le premier (signataire d'une pétition internationale sur l'École primaire que nous avons nous-mêmes souscrite) et de façon plus ambiguë et plus récente pour le second, ancien Président du Conseil National des Programmes.

Le primaire

C'est le véritable « maillon faible » du système éducatif et non pas le collège comme on dit trop souvent. C'est au primaire, et dès le cours préparatoire, que se mettent en place les mécanismes qui aboutiront plus tard à l'exclusion et à l'échec, fomentant ainsi le désespoir et la violence. Luc Ferry reconnaît que l'extension de l'illettrisme est un problème crucial. Qu'il interdise donc une fois pour toutes le recours aux méthodes semi-globales d'apprentissage de la lecture qui ne reposent sur aucune base scientifique et dont la nocivité n'est plus à démontrer. Qu'il impose, comme il vient lui-même de le déclarer récemment, un examen sur critères nationaux en fin de CP. Portant sur la lecture orale et l'écriture, sur la compréhension et la pratique de la numération et des opérations, évalué par des enseignants extérieurs à l'établissement, cet examen doit entraîner, en cas d'échec, l'obligation de recommencer ces apprentissages tant que les résultats seront insuffisants. A partir du CE1 et jusqu'au CM2, il faut recentrer les savoirs délivrés par l'école sur la maîtrise du français et du calcul : grammaire élémentaire de phrase, enseignement méthodique de l'orthographe ; pratique des conjugaisons, régulières et irrégulières ; apprentissage systématique de la nature et la fonction des mots ; notions élémentaires d'arithmétique et de géométrie ; résolution de problèmes exigeant l'utilisation d'un raisonnement mathématique rigoureux.
Il ne faut pas croire que « l'observation des faits de langue » suffit à construire les connaissances : pendant des centaines de milliers d'années les hommes ont observé la foudre, mais ce n'est qu'au début du XIXe siècle qu'a été élaborée la théorie de l'électricité, puis ses usages industriels.
Ce qui est valable pour la langue, l'est donc aussi pour l'enseignement des sciences. Leur caractère forcément élémentaire à ce stade de la scolarité ne peut servir d'excuse au flou conceptuel et à l'à-peu-près qui, au nom de théories elles-mêmes incertaines et confuses, ravagent aujourd'hui l'enseignement primaire et empêchent les élèves d'accéder à la pensée rationnelle. Mettre le savoir au centre, cela suppose, comme préalable absolu, d'abandonner l'illusion spontanéiste-constructiviste qui sévit depuis des années dans les écoles et les IUFM.

Le secondaire

Les programmes constituent aujourd'hui l'une des manifestations les plus palpables du grotesque administratif. Incohérents, absurdes, témoignant d'une ambition démesurée pour des résultats dérisoires, concoctés le plus souvent par des universitaires soucieux de promouvoir le petit pré-carré de leur propre recherche auprès d'élèves que l'on a par ailleurs rendus incapables d'accéder aux savoirs les plus élémentaires, fondés sur des théories de l'apprentissage élaborées par des didacticiens en chambre et pour le moins contestables quand elles ne sont pas simplement ridicules, ils contribuent à décourager professeurs et élèves. Plus on affiche sur le papier un niveau élevé d'exigences et plus on est forcé dans la réalité à réduire l'enseignement et son évaluation à un zapping compulsif de « compétences » déconnectées les unes des autres. Les champs disciplinaires historiquement constitués dans l'évolution même du savoir au cours des siècles sont obstinément niés, moqués et démantelés au nom d'une interdisciplinarité qui n'a de sens que dans la recherche de pointe.
Fleurissent alors les IDD et les TPE qui, réduisant encore les horaires dévolus aux fondamentaux, aggravent chaque jour un peu plus les problèmes qu'ils sont censés résoudre. En tant qu'ancien président du CNP, Luc Ferry porte une responsabilité énorme dans ce désastre. Il est urgent d'en prendre la mesure et d'agir en conséquence : c'est l'une des tâches les plus importantes qui attendent l'actuel ministre ou son successeur.

Le supérieur

Sous prétexte « d'harmonisation européenne », une réforme de l'université fut lancée par Claude Allègre et continuée par Jack Lang dans le cadre semi-clandestin du Conseil National de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche (CNESER). On en arrive maintenant au stade du projet de loi.
Universitaires et étudiants découvrent alors avec stupéfaction les implications des beaux discours tenus à la Sorbonne, Bologne ou Prague par les ministres des différents pays. Aucune harmonisation européenne au rendez-vous, bien sûr. L'exception française est toujours là puisque nous sommes le seul pays du monde à avoir une licence en trois ans, à refuser toute forme de sélection à l'entrée de l'université, à dissimuler le taux réel d'échec avec les artifices de la « capitalisation » et de la « compensation », qui n'existent nulle part ailleurs. Ultra-dévalorisés, nos diplômes ne seront acceptés par aucune université étrangère un peu sérieuse : seul le parcours individuel de chaque étudiant sera pris en compte. Mais ce n'est pas tout. Vingt universités de moins de 15000 étudiants vont être rayées de la carte, d'Arras à Perpignan, et devenir des «collèges universitaires» s'arrêtant au premier cycle (toute recherche y devenant impossible, ce ne seront pas des universités). Il en sera de même de la très grande majorité des départements, même s'ils appartiennent à de « grosses universités ». Partout la carte des formations est soumise aux desiderata des autorités régionales et donc aux besoins à court terme de l'économie locale. De nouveaux conseils ad hoc sont mis en place, où la voix des enseignants, des chercheurs et des étudiants n'aura aucun poids. Les présidents pourront ponctionner dans les crédits dévolus à l'enseignement et à la recherche pour résoudre les problèmes de factures d'électricité ou de peinture des bâtiments. C'est la « décentralisation » dans sa version la plus noire et la plus caricaturale, aboutissant au paradoxe d'une « hyper-concentration » des vraies études universitaires en un tout petit nombre de « pôles d'excellence » et à la création, partout ailleurs, d'immenses déserts. Ce projet néfaste doit être retiré. Et il faut repenser dans sa totalité le dispositif L-M-D, en particulier en ce qui concerne les masters.

Soucieuse à la fois de la qualité de l'enseignement et d'une démocratisation réelle du système éducatif, l'Association «Reconstruire l'École » entend lutter pour ces exigences quelle que soit la couleur politique ou la personnalité du ministre «chargé de l'éducation ». Elle appelle professeurs, étudiants et parents d'élèves à la rejoindre dans ce combat.

Le 28 mai 2003