A PROPOS DU CONFLIT SUR LE PROGRAMME DE PHILOSOPHIE

Communiqué de l'Association Reconstruire l'Ecole

21 juin 2002

 

 

L'association Reconstruire l'École constate avec plaisir que le ministère rend aux classes de terminales littéraires l'heure de philosophie dont les avait privées Claude Allègre : réputée impossible depuis plusieurs années, cette mesure est soudainement devenue possible et on ne peut que s'en féliciter. Nous attendons maintenant son extension aux autres terminales concernées.

 

Notre Association récuse tous les arguments récemment évoqués contre les partisans du programme Fichant. Reprenant une distinction de l'ACIREPH, groupe très minoritaire au sein des professeurs de philosophie, M. Luc Ferry a cru bon d'opposer le « corporatisme » des associations et syndicats majoritaires à une conception « représentative » de la démocratie, déniant ainsi toute valeur aux trois consultations successives que l'exécutif a lui-même ordonnées. Il est évident que le gouvernement peut passer outre l'opinion de 80% des professeurs et décider de suivre l'avis de cette instance consultative qu'est le Conseil supérieur de l'Éducation. Mais nous tenons à faire remarquer que :

 

1. Le « corporatisme » se définit par la préférence donnée aux intérêts particuliers sur l'intérêt général que l'État a mission de garantir. Or, en l'occurrence, les professeurs de philosophie ne réclament rien pour eux-mêmes, ni en termes de rémunérations ni à quelque autre titre que ce soit. Ils s'estiment au contraire porteurs de l'intérêt général de leurs élèves et de la nation toute entière, qui a besoin de citoyens éclairés, aptes à porter un regard distancié sur la valse confuse des opinions : un enseignement rigoureux de la philosophie peut contribuer à aiguiser cet esprit critique alors que les « questions d'approfondissement » du programme Renaut risquent au contraire de transformer nos classes de terminales en annexes des « cafés-philo » et nos élèves en perroquets ergoteurs, tout juste capables de justifier leurs préjugés à la buvette des idées reçues: c'est d'ailleurs en ce sens qu'ont récemment évolué les programmes de français.

 

2. Les revendications catégorielles ou « corporatistes » ne sont pas pour autant illégitimes dans une démocratie représentative. Faute de quoi il faudrait interdire les syndicats et les associations professionnelles ou les transformer en instruments dociles de l'appareil d'État. Cette disparition du « corporatisme, dans le sens ancien du terme », selon l'expression de M. Luc Ferry, se ferait alors au bénéfice d'un « corporatisme » d'un autre type : celui de l'Italie mussolinienne ou de la France de Vichy.

 

3. Le CSE s'est prononcé contre le programme Fichant à la majorité extrêmement réduite d'une voix (23 contre 22). Or cette majorité hétéroclite est précisément composée d'organisations qui ne sont « représentatives » ni des professeurs de philosophie ni de l'intérêt général. Que « représentent », par exemple, les 3 voix des lycéens en faveur du programme Renaut ? L'intérêt réel de nos jeunes lycéens, inséparable d'une formation de l'esprit, ou seulement l'illusion qui est la leur - et celle de leurs parents - qu'ils pourraient obtenir, avec un programme moins exigeant, de « meilleures notes au Baccalauréat » ? L'école est une institution de la République et non pas un « service public » qui devrait adapter son offre aux souhaits des usagers et des clients. Ou alors on risque fort de remplacer la « démocratie représentative » par une « démocratie de supermarché ».

 

4. S'appuyer, comme le fait M. Ferry, sur le fait que le ministère a toujours suivi depuis 1993 l'avis du CSE revient à dissoudre sa propre responsabilité dans un constat d'ordre historique. Il est assez évident que seule une rupture dans cette continuité peut faire précédent. Le refuser a priori implique de donner un pouvoir exorbitant à un simple organisme consultatif : à la limite M. Ferry devrait dissoudre son cabinet et en remplacer les membres par ceux du CSE.

 

5. Contrairement à ce qu'affirme le Ministère, il n'y a pas en ce moment un « impasse réglementaire ». L'exécutif a tout loisir de remplacer un texte réglementaire (le programme Renaut) par un autre plus approprié. L'argument selon lequel il n'en « a plus juridiquement la possibilité » ne tient pas : si le Conseil d'Etat devait annuler cet acte au motif du non-respect du délai légal de 14 mois, il devrait commencer par annuler l'arrêté mettant en place le programme Renaut, publié le 12 juillet pour la rentrée suivante et annuler aussi, par voie de conséquence, toutes les épreuves de philosophie du Baccalauréat 2002.

 

6. Quant au CSE actuel, il est une émanation de la loi-Jospin de 1989 dont l'Association Reconstruire l'École demande l'abrogation : il revient à cette représentation du Souverain qu'est le pouvoir législatif de se prononcer sur cette question. Si, comme nous le souhaitons, cette loi devait être abrogée en sa totalité, tous les textes réglementaires qui en découlent seraient annulés et, entre autres, ceux qui ont mis en place les IUFM dont nous demandons qu'ils soient  purement et simplement supprimés. Ces demandes s'inscrivent dans le respect le plus strict de nos institutions et n'en constituent nullement une remise en cause.

 

7. L'enjeu du conflit actuel ne relève donc absolument pas d'une opposition entre « corporatisme » et « démocratie représentative » mais plus simplement d'un « art de gouverner » dont la vertu de prudence est une composante essentielle. M. Ferry est libre de ses décisions. Mais l'expérience, très éprouvante pour la démocratie, des dernières consultations électorales montre qu'il ne suffit pas à un gouvernement de respecter le cadre légal pour être entendu des citoyens. Lorsque les gouvernés estiment, à tort ou à raison, que les mesures prises en leur nom relèvent de l'arbitraire ou du mépris, ils se réfugient dans l'extrémisme ou l'abstention : cette situation désastreuse constitue aujourd'hui le péril le plus grave qu'aient à affronter nos institutions démocratiques.

 

8. L'association Reconstruire l'École soutient toutes les initiatives (préavis de grève, dépôt de copies, etc.) déjà engagées par les professeurs de philosophie, poussés à bout par l'intransigeance du ministère, et toutes celles qu'ils pourront prendre pour obtenir satisfaction. Le recours à certaines formes d'illégalisme devient inévitable et légitime quand une petite minorité détentrice du pouvoir refuse d'entendre les revendications d'une majorité « d'opposants ». Toute l'histoire du mouvement social est là pour le prouver.

 

9. Ancien président du GTD, M. Alain Renaut n'a plus aucune représentativité. Président en fonctions du GEPS, M. Michel Fichant est le seul à pouvoir proposer un programme qui mettra fin au conflit. M. Luc Ferry a raison de dire que le programme Renaut, partiellement mis en place cette année, en constitue « la base juridique de facto ». Mais le droit à venir n'a pas nécessairement à s'inscrire dans la facticité du présent. Massivement désavouées, les « questions d'approfondissement » ne sont même pas aujourd'hui une réalité de fait. Il est hors de question d'en maintenir le principe sous quelque mode ni à quelque rythme que ce soit. Quant au « couplage de notions », M. Fichant s'est lui-même déclaré prêt à en introduire un certain nombre pour mieux « déterminer » son programme. Il n'y a pas, à notre avis, d'autre « sortie de crise » envisageable aujourd'hui.

 

10.  Il est à la fois illégitime et irrationnel de vouloir forcer les professeurs à enseigner un programme qu'ils récusent. Ce serait comme si on voulait forcer les journalistes à écrire les articles qu'ils refusent d'écrire ou les cuisiniers à préparer des mets qu'ils trouvent répugnants. S'obstiner dans cette voie aggraverait un conflit qui a déjà produit des ravages et aurait des conséquences désastreuses sur l'enseignement que reçoivent les lycéens.

 

L'Association Reconstruire l'École renouvelle sa confiance à M. Michel Fichant et à son groupe d'experts. Elle demande que ces derniers aient les mains libres pour proposer un programme susceptible de recueillir l'assentiment d'une très large majorité du corps professoral : cela implique qu'il ne soit plus tenu compte du programme Renaut.